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Julia Peguet – Animatrice et Formatrice par Carine Poussou

    photo Katja Goljat

    Depuis la Slovénie où elle a posé ses valises, c’est à travers l’écran d’une visioconférence que Julia Peguet me donne rendez-vous. Je la connais depuis près de dix ans, et pourtant, le temps semble glisser sur elle. Une chevelure bleue, courte et électrique, un regard d’une vivacité rare : Julia est solaire, me montre fièrement son cocon et accepte, avec une confiance désarmante, de rembobiner le fil de son histoire.

     

    Des horizons interdits

    L’enfance de Julia fut celle d’une élève exemplaire, calme et disciplinée. Pourtant, derrière cette sagesse apparente bouillonnait des aspirations souvent rejetées par le scepticisme des adultes.

    Vétérinaire ? “c’est pas pour toi, tu vas devoir tuer des animaux tous les jours !”
    Océanographe ? “tu n’y arriveras pas ! tu n’es pas assez bonne en math !”
    Anthropologue ? “trop ignorante, tu ne possèdes pas les références nécessaires” 

    Lassée, elle choisit de devenir “prof de français à l’étranger!”, c’est le plus atteignable. Aujourd’hui encore, une pointe de nostalgie teinte sa voix : “ J’ai de la peine pour moi, car en vrai j’aurais pu faire ce que je voulais, j’étais bonne à l’école, mais toute mon enfance et mon adolescence, on a eu de cesse de me répéter que c’était pas possible”. 

    Histoire de femme ? peut-être…

     

    La collectionneuse

    Pourtant, sous la surface, la passion ne demandait qu’à éclore. Adolescente, Julia se prend de passion pour le format court : cette grammaire de l’immédiat où chaque seconde doit frapper juste, où le retournement de situation final agit comme un souffle coupé. Films ou livres, elle devient collectionneuse d’instants. Avec son argent de poche, elle s’offre un abonnement Canal+ ; avec celui de sa communion, un magnétoscope. Elle scrute les grilles des programmes télés et prévoit, avec une précision millimétrée, les enregistrements à l’avance, pour ne pas rater ses cours au lycée. Nous sommes dans les années 90, et Julia dévore l’image.

    Plus elle regarde de court-métrages, plus elle est attirée par l’animation et plus elle regarde des films d’animation et plus elle est attirée par la stop motion. Elle comprend alors que sa main appelle le volume plutôt que le trait. Le toucher, la tangibilité de la matière, lui permet d’être au plus près du personnage.

    Rien à perdre !

    À 18 ans, en première année de fac d’anglais en Bretagne, c’est son frère qui agit comme un déclencheur : « Qu’est-ce que tu aimes, Julia ? » La réponse est évidente : «les films d’animation». 

    A l’époque, il y avait peu d’école et il fallait un très bon niveau en dessin pour aller aux Gobelins, elle s’oriente alors vers les Beaux-Arts, une expérience qui, selon ses mots, « a tué sa créativité naturelle » mais lui offre une clé en or : un échange Erasmus avec la Duncan of Jordanstone college en Écosse. L’année suivante, elle quitte les beaux-arts pour finir son cursus chez Duncan. C’est la porte d’entrée vers l’animation. 

    En juin 2000, diplôme en main, elle part au festival d’Annecy. La chance sourit aux audacieux : le studio Folimage cherche des animateurs.trices pour La Prophétie des Grenouilles. Elle y entre comme intervalliste, s’épanouit durant trois ans, mais le volume lui manque. Le contrat de Julia chez Folimage touche à sa fin et son portfolio est une page blanche en matière de volume.

    C’est alors qu’une opportunité “clandestine” se dessine. À l’étage du dessous, le décor de la production Hôpital Hilltop bat son plein . Un collègue, complice de sa détermination, lui glisse entre les mains deux marionnettes cassées, rescapées des plateaux. Dans son appartement transformé en studio de fortune, Julia entame une course contre la montre. Pendant un mois, elle anime chaque seconde comme si sa vie en dépendait, manipulant ces figurines blessées jusqu’à ce qu’elles finissent par lui rester dans les mains : elle a sa bande-démo ! Mais les portes restent closes : Folimage ne retient pas sa candidature. Les autres studios ne répondent pas.

    Puis, une rumeur circule : Aardman, le géant de Bristol, le temple de Chicken Run, cherche des animateurs.trices. Pour Julia, Aardman n’est pas un objectif, c’est un Everest inaccessible, “un rêve qu’on s’autorise peut-être à 55 ans, après une longue expérience… “ Alors que ça ne lui ressemble pas, elle se surprend à penser : “j’ai rien à perdre”.

    Elle candidate. La proposition qui lui est faite est inattendue : une convocation à Bristol pour un test d’animation. Elle y voit une opportunité stratégique ; peu importe le verdict, elle pourra repartir avec les images de sa prestation. Animer une marionnette sortie des ateliers Aardman, c’est s’offrir une belle pièce pour son portfolio, un argument de poids pour de futurs employeurs.

    Sur place, elle s’investit totalement. Elle ne compte pas ses forces, ni les heures, habitée par l’idée que chaque seconde produite est un investissement pour la suite. Elle note tout ce qu’elle apprend dans un carnet, une habitude qui ne la quittera jamais.

    C’est au détour d’une conversation, qu’elle comprend l’ampleur du filtrage : Aardman a reçu 500 candidatures, pour accepter 20 personnes en test, au final dix seront retenus. Julia considérait l’entrée chez Aardman comme une utopie lointaine mais les chiffres racontent une autre histoire : finalement elle a une chance sur deux d’être prise !  La perspective du possible change sa manière d’aborder le test. Julia se “déchire” encore plus sur ce test. Le pari est remporté. 

    À 28 ans, Julia Peguet franchit officiellement le seuil d’Aardman en tant qu’animatrice.

    Durant des années, elle enchaîne les films : Creature Comforts, Shaun le Mouton, Wallace et Gromit, The Pirates…

    Mais le syndrome de l’imposteur, ce vieux compagnon d’enfance, ajoutée à une pression intérieure héritée d’un système où les femmes doivent souvent en faire deux fois plus pour être reconnue, pousse Julia à travailler plus que de raison.

    Elle  s’inflige une exigence de fer dans un studio qui ne le demandait pas “Aardman est un environnement bienveillant, les heures supplémentaires y sont payées, l’organisation est saine”. Rien, en apparence, ne justifie cet excès de tension. Et pourtant, Julia pousse toujours plus loin.

    Sur The Pirates, elle anime le personnage principal. Le studio lui fait confiance, lui confie un rôle central. Mais elle est incapable de mesurer cette confiance, elle doute encore de sa légitimité. Elle ne voit pas la place qu’elle occupe déjà, ni la valeur de ce qu’elle apporte.

    C’est le corps, un jour, qui finit par dire stop.

     

    Entre équilibre et vocation

    Julia revient en Bretagne avec l’envie profonde de changer de vie. 

    Pendant deux ans, elle cherche à se réorienter, explore différentes pistes. Parallèlement, une question la poursuit : “quel dommage de laisser dormir tout ce savoir-faire. Et si ces treize années de prises de notes, d’observations et d’expériences pouvaient servir à d’autres personnes  ?” Peu à peu, germe l’idée d’écrire un livre sur le métier d’animatrice, pendant trois ans, elle se consacre à ce projet. Naîtra l’ouvrage Secret d’animateur.

    Elle se développe en tant qu’intervenante dans les écoles, transmet son savoir, ses techniques, ses valeurs.

    Paradoxalement, c’est en s’éloignant de la pratique de son métier qu’elle réalise à quel point il est nécessaire dans sa vie.

    “Animer une marionnette c’est lui donner vie, chercher à faire passer des émotions à un.e inconnu.e, c’est dialoguer avec cet instrument qui devient partenaire, c’est le respecter.”

    L’animation lui permet de se mettre dans une bulle vitale. Finalement, le problème n’est pas le métier lui-même, mais les logiques de production oppressantes. Alors Julia fait un choix audacieux : travailler moins, mais mieux ; pour préserver sa santé mais aussi la qualité de son travail, l’équilibre se trouve entre la formation et l’animation. Elle réduit ses besoins, simplifie sa vie, et cherche cette harmonie subtile qui lui permettra d’avancer sereinement. Aujourd’hui, elle consacre quelques mois de l’année à des productions choisies, des studios qu’elle connaît, des films auxquels elle croit, et à des formations pour adultes à taille humaine.

    Le plaisir qu’elle éprouve à insuffler une émotion dans une marionnette est le même que celui qu’elle ressent à transmettre un savoir-faire à des apprenants.

    Julia vit l’animation pleinement.

     

    Série Koyaa saison 2 / photo OSM Films https://www.osmfilms.com

     

    Femme en animation

    “J’ai eu de la chance car je suis nomade”

    Très tôt, Julia perçoit une différence de traitement entre elle et son frère. Elle refuse d’être cantonnée au rôle de “petite fille” : elle veut être une personne à part enière et non une femme réduite à sa catégorie. Professionnellement, elle ne subit pas de discrimination directe, mais en voit autour d’elle. Ces inégalités sont intégrées depuis toujours, façonnées par la société bien avant qu’elles entrent dans un studio.

    Julia a fait le choix personnel de ne pas avoir d’enfants, ce qui lui a permis de pouvoir bouger librement. 

    Le constat demeure pourtant clair : ce métier compte plus d’hommes que de femmes.

    Julia fait partie de celles qui n’osaient pas demander une augmentation ou une évolution de poste ou un aménagement. La peur du refus, nourrie par ce sentiment faussé de ne jamais être assez douée.

    “Trop de femmes voient leur carrière freinée parce qu’elles ont une famille ; cette réalité ne devrait pas exister. Pendant ce temps, un homme avec quatre enfants peut continuer à gravir les échelons et à obtenir des augmentations. Même si les choses évoluent, les inégalités persistent. Elles sont peut-être moins brutales qu’ailleurs, mais elles restent visibles et elles méritent d’être nommées.”

    Sa récente et première expérience à Rennes, avec une réalisatrice, est un signal fort. La présence de femmes à des postes clés et à responsabilités dans les studios alors qu’elles ont des enfants est un message encourageant.

    CARINE POUSSOU

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