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Émilie Pigeard – Réalisatrice et illustratrice, par Louise Naudot

     

     

     


    Emilie Pigeard : histoires de la nuit

     

    C’est aux Arts décoratifs de Paris que Emilie Pigeard se spécialise dans l’animation. Son film de fin d’études, Encore un gros lapin, dessine déjà une filmographie où s’allient avec une grande espièglerie un trait venu tout droit de l’enfance, l’humour de quelqu’un qui semble avoir vécu 100 ans et un sens du rythme impeccable. Après le très célébré Bamboule, elle remporte, en 2023, le César du Meilleur Court Métrage d’Animation pour le documentaire animé La vie sexuelle de mamie, coréalisé avec Urška Djukić. Un film d’utilité publique qui rend compte des violences sexuelles subies par des femmes slovènes dans la première partie du XXe siècle. Emilie Pigeard et Urška Djukić illustrent, avec ce court-métrage, toutes les formes insidieuses et répugnantes que peut prendre la violence, à travers des voix qui portent à la fois le fardeau de la mémoire et la nécessité d’un espoir ravivé. 

    Un témoignage universel et essentiel qui rend compte avec justesse, de la place de l’intime dans son cinéma. 

    C’est dans le XXe arrondissement de Paris dans les bureaux de la société de production Doncvoilà qu’Emilie Pigeard travaille actuellement sur son nouveau projet. Le point de départ de ce court-métrage est le suivant : Emilie parle la nuit. 

     

    Elle s’explique clairement et distinctement toutes les nuits depuis son enfance. Mais c’est au moment du confinement qu’elle commence à s’enregistrer. Telle une archéologue du crépuscule, elle réalise qu’en effet, elle parle mais aussi et surtout que sa parole est incarnée par différentes personnalités. Elle entame un travail d’archiviste précis et frénétique afin de classer ces enregistrements pour le moins intrigants. 

    Elle commence à animer naturellement ces enregistrements, avec des lettres blanches, et l’accueil de son entourage est unanime : le ressort comique est indéniable. Cette matière infinie prend d’autant plus de relief lorsqu’elle rencontre “Madame sommeil”, autrement dit Isabelle Arnulf qui n’est autre que la mère d’une amie. Grande spécialiste du sommeil à la Salpêtrière, Isabelle Arnulf lui propose d’effectuer un séjour de 48 heures à l’hôpital. Emilie se dit alors : “ça y est, je suis un cas pour la science que je vais révolutionner avec mon sommeil”. Après 48 heures à la Salpêtrière, branchée à une vingtaine d’électrodes, Madame sommeil lui annonce qu’elle est donc somniloque. Ce n’est pas révolutionnaire, mais c’est un début. Et surtout, c’est une image forte qui sera le point de départ de son prochain court-métrage : celle d’une porte ouverte sur l’enfance.  Il se dit, en effet, que tous les enfants parlent la nuit, le cerveau n’étant pas totalement développé, ils ne font pas encore de distinction entre le jour et la nuit. La porte sur l’enfance d’Emilie serait donc encore entrouverte, assez pour y voir l’aube d’un film. S’élabore alors dans son esprit, quelque chose de l’ordre d’une Alice au pays des merveilles qui vagabonderait dans son inconscient la nuit, incarnée par une ‘mini-Emilie’. Un film pour se parler à soi-même et se retrouver, quelque part entre une rêverie et un combat de chats en bas de la rue.

    C’est sa voix qui compose la bande son du court-métrage et ce sont ses nuits que nous sommes invités à découvrir, avec humour et autodérision. Avec ce film, elle passe d’un témoignage historique à une matière brute, personnelle et intime. Comment opérer ce changement de point de vue, de l’extérieur à l’intérieur ? Nous n’entrons pas dans le sommeil d’Emilie Pigeard par effraction; elle ne ressent aucune timidité à le partager puisqu’elle n’en a aucun souvenir. Dans l’obscurité de la nuit, ces mots semblent s’agiter comme une voix intérieure que l’on tente de réprimer, par peur qu’elle ne révèle ce qui se murmure au plus profond de nous-mêmes. 

    À la frontière du documentaire, les personnages sont à la fois des représentations d’Emilie et de la somniloquie. Son travail visuel s’inspire et se compose de dessins d’enfants. Un style caractérisé par un trait vif, brut et ludique, profondément ancré dans l’urgence émotionnelle de la création. Alors quand Madame sommeil évoque cette porte ouverte, tout s’aligne. 

     

    C’est la fabrication du film qui intéresse le plus Emilie Pigeard. Un héritage de sa formation des Arts Décoratifs qui a donné à son travail “ce souffle-là”. Pour Somniloquie, se pose la question du médium. Qu’est-ce qui va permettre de raconter cette histoire ? Elle nous dit ne pas prétendre savoir raconter des histoires, mais elle fait des films parce qu’elle a envie de se prouver qu’elle y arrive. 

    Au départ, c’est son frère qui dessine, alors elle se l’interdit. Emilie se tourne vers des maquettes, des constructions en volume, des châteaux forts. Puis il s’arrête de dessiner, alors c’est bon, la voie est libre. C’est en première qu’elle commence à utiliser le dessin comme moyen d’expression, à la période la plus ingrate pour quiconque a des cheveux gras et des envies d’évasion : l’adolescence. Mais depuis ses 9 ans, Emilie adore raconter des histoires. Elle écrit et pratique le théâtre en se disant que ce serait merveilleux de pouvoir faire ça de sa vie (spoiler : c’est exactement ce qu’il se passe). Cette même fougue et passion pour le récit se confirme pendant ses études. Faire des films devient comme une obsession. 

    Son premier film était un film de fin d’études. Le second une collaboration avec le scénariste Fabrice Luang-Vija, qu’elle s’approprie totalement. Le troisième une coréalisation. Pour ce 4ème film, elle souhaite revenir à quelque chose de plus personnel. Ce que permet le format du court-métrage. Un processus à la fois long et périlleux mais qui permet à la cinéaste une liberté totale : “Ce support est quand même fou. Si tu veux changer un plan, tu peux. Si tu veux refaire tout ton film tu peux. Il y a cette liberté là dans le court-métrage que j’adore”.

     

    En parlant de liberté, il y a d’ailleurs dans ses films quelque chose de l’ordre de l’improvisation. Un trait, un ton, un rythme fiévreux. Son cinéma est baigné d’un élan vital d’animer et de réaliser. Une énergie qu’elle va puiser dans des œuvres à la croisée entre la fiction et le documentaire telles que les séries de Nathan Fielder : Jury Duty ou The Rehearsal. Les dispositifs de Fielder mêlent un ancrage hyper réaliste et des dérives scénaristiques disproportionnées. Si bien que les spéctateur.rices se retrouvent en otage dans leur propre canapé, entre fascination et inconfort. C’est cette incertitude vertigineuse et absurde de l’improvisation qu’Emilie Pigeard apprécie particulièrement. Et pourtant, l’animation ne laisse pas vraiment la place à l’improvisation :

    “dans l’animation tu rythmes tout, tu fabriques ton animatique, c’est au minutage près. Mais dans mon processus d’écriture, j’écris au fur et à mesure et j’y injecte des ressentis, des choses qui font que je retrouve un souffle d’improvisation dedans. Je pense sincèrement que quand on fait vite les choses, ou qu’on fait les choses spontanément, il y a des choses qui sortent de nous sans qu’on s’y attende. Et moi j’ai souvent fait des films assez vite. Mes films ont souvent été des jets créatifs. J’ai réussi à trouver ma patte et mon style comme ça. Même si ça devient de plus en plus difficile d’avoir ça aujourd’hui. Je me considère très chanceuse dans ce milieu où j’ai pu faire mon premier film produit rapidement grâce à l’aide au programme de mon producteur. J’ai pu faire Bamboule avec peu d’argent et toute seule. Puis pour La vie sexuelle de mamie, on a eu 4 mois de résidence à CICLIC et le film était complètement terminé.”

    C’est cette “petite flamme”, celle de la fulgurance de l’instant, qui est parfois difficile à conserver lorsqu’on développe un nouveau projet, confie-t-elle :

    “Parfois je commence des petits projets pour retrouver cette flamme créatrice. Je suis toujours à la recherche de résidences courtes grâce auxquelles tu peux partir pendant deux mois ou moins pour travailler. C’est ça qui me nourrit et n’éteint pas ma flamme, comme j’aime le dire”. 

    Sur le site internet d’Emilie, un portrait, un visage et un nom intriguent particulièrement : Tata Mimi. Mais qui est-elle ?

     

     

    Tata Mimi est le projet qui lui a donné le style de La vie sexuelle de mamie. En effet, avant de rencontrer Urška, elle avait commencé à développer un projet aux Arts Décoratifs. Un projet centré autour d’une de ses tantes vivant à côté de Brive-la-Gaillarde dans le Périgord. Emilie nous dresse le portrait de sa tante, un sourire dans la voix. Imaginez le sosie de Maïté. Sa voix qui porte, ses yeux tendres et rieurs et son accent. On la voit et on l’entend. Sa tante a autour de 82 ans aujourd’hui et ce qui occupe le plus clair de son esprit et de son temps, c’est l’amour. 

    Marquée par une vie maritale au rabais, elle vit depuis la mort de son mari, une seconde jeunesse, plus belle encore que la première. Une jeunesse vécue avec le corps, l’esprit et le cœur d’une femme héritière de douleurs que l’on se transmet comme le patron d’une chemise. Une jeunesse qui garde la légèreté des premiers émois, mais qui sait le bruit que peut faire la violence, et qui sait s’en affranchir. 

    Sa tante va danser dans les bals et raconte volontiers ses aventures à Emilie, sans timidité. Des témoignages solaires à l’image de son personnage fantasque. Emilie possède énormément de rush d’entretiens. Quand elle rencontre Urška et s’inspire de ses dessins sur Tata Mimi pour leur court-métrage. 

    Emilie nous parle d’une image de son oncle sur le balcon de sa petite maison, carabine à la main. C’était un homme violent. Quand Emilie tente d’en parler à sa tante elle répond : “Oh, c’est pas tes affaires”. Elle était donc aux anges quand sa tante lui rapportait des histoires de nouveaux élus, les yeux pétillants. Mais dans le Périgord, refaire sa vie après le décès de son mari est un déshonneur. Si de nombreux sujets fascinants gravitent autour de ce personnage, il était nécessaire pour la cinéaste de s’affranchir du thème des sexualités des femmes âgées, déjà magnifiquement traité dans son court-métrage. 

     

    Le travail d’Emilie Pigeard se décline sous de multiples facettes. Mais quid de l’équilibre de travail d’une réalisatrice de court-métrage aujourd’hui ? Comme de nombreux artistes qui ne vivent pas de leur travail personnel, Emilie travaille sur d’autres projets : 

    “Venant des Arts Décoratifs qui est une école d’arts plastiques, j’ai plutôt une démarche d’auteure. Pour ce qui concerne les métiers très techniques de l’animation, j’ai toujours un syndrome de l’imposteur. Je me dis que je ne suis pas assez bonne animatrice ou coloriste. Je n’ai pas assez de background. Mais là où je me sens le plus légitime, c’est la réalisation. Depuis quelques années je me dis qu’il faut que j’accepte des postes de réalisation même s’il ne s’agit pas de mes projets. Ce qui est merveilleux c’est qu’on m’en propose.” 

    En ce moment, Emilie travaille sur Max et Plume, une série TV de 57×7’ produite par Tchak qui sera diffusée par France Télévisions. Un format exigeant pour un projet développé par le studio hollandais Submarine. Du mois de septembre au mois de décembre, elle partage son temps entre la série TV et l’animatique de son court-métrage chez Doncvoilà. 

    Elle a aussi travaillé à la colorisation d’Ernest et Célestine 2 et au teaser du prochain long-métrage de Patrick Imbert. Avec la réalisation, la colorisation est peut-être ce qui l’enchante le plus. Mais ce qu’elle préfère animer sont ses projets :

    “Je me sens plus à l’aise dans la réalisation parce que pour moi, réaliser, c’est savoir s’entourer des meilleurs talents et leur donner les conditions pour exprimer pleinement leur potentiel. C’est un rôle dans lequel je me sens à ma place. J’aime imaginer les projets, coordonner les équipes, et faire dialoguer les sensibilités de chacun.”

    Le cinéma d’Emilie Pigeard chemine vers ce qui compose la vie. L’imprévu, l’absurde, le tragique et le rire. Un cinéma qui sait traduire les voix étouffées de l’histoire, tout comme le fatras cocasse de nuits étonnamment bavardes. Nous attendons patiemment Somniloquie et espérons sincèrement que ses projets, ne cessent de voir le jour. 

     

    Louise Naudot

     

     

     


     

     

     

     

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