par Joelle Oosterlinck

Rendez-vous dans le 2ème arrondissement de Paris pour rencontrer Aurélie Grasso de l’agence Kamaji. Je m’attends à pousser la porte d’un grand bureau, à tomber sur une ruche, des téléphones qui sonnent et toute une équipe… Je découvre avec enchantement un petit cocon aux couleurs pastelles. Sur les murs, des enveloppes illustrées par Philippe Duchêne, des cartes de vœux de fin d’année imaginées par différents auteurs graphiques de l’agence … Et au milieu de de calme olympien et de ces petits morceaux d’univers : Aurélie Grasso. Seule.
FAROUCHEMENT INDÉPENDANTE
Si aujourd’hui Aurélie travaille seule, c’est par choix. C’est une femme qui aime la culture au sens large du terme : la littérature, la danse, la musique, les tatouages et le cinéma – du film de niche au gros blockbuster, en passant par le film de genre, avec une tendresse particulière pour les films de zombies. Et qui aime gérer sa barque comme elle l’entend. Pas d’armada, pas de hiérarchie compliquée : une relation directe avec les artistes, un travail au cas par cas, au rythme des projets et des personnalités. Le bonheur aussi de pouvoir gérer son emploi du temps comme elle le veut, elle qui est si attachée à l’équilibre de sa vie professionnelle et de sa vie personnelle.
KAMAJI
L’agence Kamaji naît en 2011. Son nom est emprunté à un personnage du film Le Voyage de Chihiro d’Hayao Miyazaki. C’est un personnage fantastique garant du bon fonctionnement des bains. C’est grâce à elle que la petite héroïne trouve du travail dans cet univers étrange et inconnu. Et comme ce personnage, Aurélie entend bien aider ses artistes à s’épanouir artistiquement et professionnellement. Pourtant, elle n’avait pas du tout dans l’idée de monter sa propre société…
FLASH-BACK
En 2001, Aurélie a vingt ans et poursuit ses études, débutées à Montpellier, à Paris. Un mémoire, puis un DEA en arts du spectacle, avec une spécialité en esthétique du cinéma. À ce moment-là, elle sait qu’elle veut travailler dans le domaine du cinéma et de l’audiovisuel. Mais quoi précisément ? Mystère… Alors elle explore. Et enchaîne les expériences.
D’abord deux stages comme attachée presse. Qui lui plaisent beaucoup. Puis un CDD chez Nicole Cann, agent d’artistes. Aurélie n’a alors aucune idée de ce en quoi consiste ce métier. Qu’importe ! L’important c’est justement d’apprendre !
Elle découvre la relation particulière de Nicole Cann avec ses talents – beaucoup de réalisateurs et réalisatrices – la façon dont elle les accompagne, défend leurs projets, négocie leurs contrats et valorise leur travail. Et puis un jour, Nicole lui propose de la rejoindre comme collaboratrice, en CDI. Nous sommes en 2005. Aurélie a presque vingt-quatre ans. Elle dit oui. Oui à tout !
Le même été, elle signe son contrat, décroche son DEA et… se marie !
Pendant les dix années qui suivent, elle apprend le métier auprès de « sa mentor ». Sa vie personnelle n’est pas remise en cause par ce travail prenant, bien au contraire, il y a une bienveillance et une sécurité très rassurantes. Une première fille naît, puis une seconde. Et alors qu’elle est enceinte de la plus jeune, une idée commence à germer.
Que pourrait-elle apporter de neuf à l’agence ?
Aurélie a grandi avec le Club Dorothée. En tant que spectatrice, elle aime beaucoup les films et séries d’animation. Son mémoire de maîtrise portait sur le film Ghost in the Shell de Mamoru Oshii, son DEA sur « la mise en scène des idéaux dans un corpus de dessins animés japonais réalistes ». « À l’époque, il n’y avait que l’agence Quelle Belle Histoire qui s’intéressait vraiment à l’animation. Le terrain était donc presque « vierge ». Une idée s’impose d’elle-même : développer une section animation.
Pendant sa grossesse, elle rencontre des auteurs et autrices littéraires et graphiques dont elle affectionne le travail. Elle se présente, explique ce que peut apporter un agent, et écoute. Elle veut comprendre ce dont ils ont besoin.
Et la voilà qui revient de son congé maternité tout sourire à l’agence. Sa première fille a trois ans, la seconde trois mois. Prête à lancer cette nouvelle activité qu’elle défend auprès de Nicole Cann ! Qui ne voit pas les choses de cette façon… Elle pense qu’il est temps qu’elle vole de ses propres ailes. « Et elle a eu bien raison ! » dit Aurélie aujourd’hui.
Aurélie monte donc son agence. Elle sait qu’elle peut compter sur sa mentor si elle a une question. Ne lui reste plus qu’à trouver ses talents…
LES 80
Aujourd’hui, son agence en compte plus de 80 ! Des artistes graphiques, des scénaristes, des réalisatrices, des réalisateurs, des directrices et directeurs d’écriture, qui sont en province, à Paris et, pour quelques-uns, à l’étranger. Ceux de ses tout débuts – Sophie Decroisette, Jérôme Mouscadet, Diane Morel, Hervé Benedetti, Nicolas Robin, Arthur Qwak, etc. – sont encore là.
Concrètement, Aurélie négocie leurs contrats en amont et en suit l’exécution (paiements, respect des engagements, etc.). Elle n’est pourtant pas juriste de formation mais, avec l’expérience, elle a appris à lire entre les lignes.
Elle accompagne également ses talents dans leur carrière au sens large.
Aurélie peut leur proposer du travail – les sociétés de production font régulièrement appel à elle –, lire leurs projets personnels, les orienter et les mettre en relation avec les producteurs qu’elle trouve les plus pertinents. Elle travaille aussi à élargir leurs réseaux : en les présentant à de nouveaux partenaires, ou en créant des rencontres au sein même de l’agence. Deux fois par an, une fois à Paris et une fois à Annecy, elle organise à cet effet un moment festif pour rassembler tout ce beau monde.
Au quotidien, le contact est constant. Des cafés, des déjeuners, et beaucoup de téléphone. Certains ont besoin de conseils pragmatiques (négociations en cours, questions sur leur statut, leurs impôts, etc.), d’autres aiment discuter longuement de leur choix de carrière, ils ont besoin de cet autre regard. Il n’y a aucune règle : il faut s’adapter à chacun.
Au fil des années, Aurélie a élargi sa palette : son cœur de métier reste l’animation, mais elle accompagne également des talents en prises de vue réelles.
Elle constate qu’il y a aujourd’hui une demande croissante pour des femmes réalisatrices, une évolution dont elle se réjouit. Elle aimerait qu’il y en ait encore plus et, qu’en règle générale, il y ait davantage de femmes à des postes à responsabilités. « Elles sont là ! Et pas que pour des films de niche ! ». Dans son agence, il y a délibérément des réalisatrices aux profils très différents. Celles qui maîtrisent le « japanim », celles qui travaillent la 3D, celles qui affectionnent les films d’auteur ou les films de genre, ou encore celles qui dirigent des films « qui tabassent » (comprendre plus action et mainstream). Elle ne veut pas de cette idée de « films de garçons d’un côté et de films de filles de l’autre ».
Aujourd’hui Aurélie n’a dans son agence que des gens dont elle admire profondément le travail et, tout naturellement, certains sont devenus ses amis.
Mais quand même… 80 artistes toute seule…
Joelle Oosterlinck

