
Interview d’Agathe Chevrier et de Laurène Fernandez, productrice et réalisatrice de la série « Bienvenue en Happycratie », par Sandrine Henry
Laurène et Agathe, autrice et productrice, se sont rencontrées sur les bancs de la CinéFabrique, école de cinéma implantée à Lyon et Marseille. Au fil des projets, une véritable complicité s’est imposée et elles forment depuis un binôme solide, à la fois professionnel et profondément amical. En 2022, leur premier court-métrage en stop-motion, Les humains sont cons quand ils s’empilent, a reçu le troisième prix ex-aequo de la Cinéfondation au Festival de Cannes. Et ce n’était que le début…
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Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire du cinéma d’animation ?
Laurène : Je souhaitais devenir scientifique, mais au lycée, entourée d’élèves en option arts plastiques — et moi-même aimant dessiner depuis toujours — j’ai découvert l’existence d’écoles d’art. Et c’est aussi une scène du film Moi, moche et méchant qui m’a donné envie de raconter des histoires avec des films : c’était un plan subjectif, et j’ai réalisé que le montage et la caméra suffisaient à me faire immédiatement comprendre que je voyais au travers des yeux d’un Minion. Ça m’a fait entrevoir la puissance de narration du cinéma.
Agathe : Ado, j’adorais aller au cinéma plusieurs fois par semaine. J’ai grandi et appris du monde avec les regards de réalisateur.ice.s. J’ai naturellement eu envie d’en faire partie et je me suis intéressée à la fiction et au documentaire, avant de me tourner vers l’animation avec Laurène pendant notre deuxième année d’études à la CinéFabrique.

Laurène, comment es-tu devenue autrice ?
Laurène : À la CinéFabrique, je me formais à la direction de la photographie, attirée surtout par le placement des caméras et des lumières. J’ai commencé à envisager la réalisation, sans pour autant me projeter comme réalisatrice. Même après avoir fait le court-métrage avec Agathe, la réalisation restait pour moi une opportunité ponctuelle. J’ai ensuite compris qu’il s’agissait d’un véritable métier, mêlant gestion d’équipe, compréhension des enjeux de chacun et mise en valeur d’un projet. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse le plus, c’est le processus créatif : découvrir des fragments d’histoire dans la vie quotidienne, poser le scénario et les intentions, avant d’en structurer la forme.
Agathe, comment es-tu devenue productrice ?
Agathe : Dans un livre au collège, j’avais compris que la production réunissait ce que j’aimais et savais faire : organiser, aider, créer du lien et rester en contact. Peu après, en découvrant Interstellar (Christopher et Jonathan Nolan, 2014), j’ai réalisé la capacité des films à toucher un public plus large, y compris ma famille. Cela m’a donné envie d’aider certains films à exister et de comprendre l’impact qu’ils pouvaient avoir. C’est une notion importante de notre apprentissage à la Cinéfabrique. La production permet de fixer le cadre d’un projet et d’agir concrètement sur certaines conditions de travail ou inégalités telle que la parité et la diversité des équipes. Les changements à grande échelle passent par des actions à petite échelle, et on a toutes un rôle à jouer.
Comment travaillez-vous ensemble ?
Agathe : Nous avons tout fait ensemble pour la première fois, ce qui nous amène toujours à nous questionner. Notre tempérament à toutes les deux, c’est de réfléchir longuement à la juste place, à solliciter les bonnes personnes et à intégrer de nouveaux éléments. Je trouve cet échange hyper précieux – d’autres auraient peut-être moins envie de passer du temps là-dessus. Ce que j’aime particulièrement chez Laurène, c’est sa capacité à écouter et valoriser les points de vue des autres. J’apprécie de travailler avec quelqu’un, et non pour quelqu’un, et il y a ce bonheur de se sentir écoutée et reconnue. Nous partageons cela dès le début du processus de création.
Laurène : Ce que nous faisons le plus, c’est de discuter de tout. Cela conditionne le reste de notre travail. Comme nous débutons et que jusque-là, nous avons fait des projets plus modestes et que nous étions protégées à l’école, nous apprenons maintenant à collaborer sur des films plus ambitieux. Mais cette habitude d’échanger, de se questionner et d’évoluer ensemble reste notre pierre angulaire.
Le plus beau cadeau que vous avez pu vous donner dans votre collaboration ?
Agathe : Laurène me donne sa confiance, un mot presque sacré pour moi. Elle est très réfléchie et franche, et m’implique dès ses premières idées. Ce partage m’est très précieux et me donne envie de tout donner.
Laurène : Agathe s’en sortirait très bien sans moi ! Grâce à notre court-métrage, elle a pu rencontrer de nombreux professionnels et exprimer pleinement son talent, et j’en suis très heureuse. Agathe est une productrice impressionnante, notamment par sa capacité à convaincre et mobiliser les autres, ce que je ne sais pas faire. Le fait d’avoir vécu ensemble le Festival de Cannes et d’avoir été catapultées dans un monde aussi déstabilisant nous a beaucoup rapprochées, renforçant notre envie de continuer à travailler ensemble. Je suis très fière de ce qu’elle a accompli pour mon film.
Agathe, y a-t-il des projets que tu aurais envie de produire en particulier ?
Agathe : Mes convictions évoluent au fil du contexte politique et des statistiques affligeantes sur la diversité dans le cinéma français par exemple. Avec ma structure Manégann Films, mon associée Juliette Migliorini et moi accompagnons majoritairement des réalisatrices. J’essaie de faire bouger les lignes à ma portée. Je privilégie donc les porteuses de projet et leur regard, plus que les projets eux-mêmes. Cela dit, j’aime particulièrement les idées innovantes en forme. Avec Laurène par exemple, nous réalisons une série alliant un son documentaire et une image en stop-motion. C’est beaucoup de challenges mais c’est très stimulant.
Laurène, quelles sont les thématiques qui t’animent particulièrement ?
Laurène : Je crois que c’est toujours l’individu et la société, la tension entre l’individualité et la communauté. C’est-à-dire la coexistence entre l’échelle politique, au sens large du comment vivre ensemble, et l’échelle individuelle, le fait d’être tous différents. La politique et l’intime, et comment ils s’entremêlent. Et c’est une thématique que je continuerai à visiter.
Agathe : Ce qui te démarque aussi, c’est ton approche sociologique : un désir profond de comprendre les comportements humains, à partir de tes observations et de tes lectures.
Laurène : Et il y a toujours quelque chose de comique dans ce que je fais, avec des formes très différentes. Ça concerne aussi bien mon premier film : Les humains sont cons quand ils s’empilent, que cette série sur laquelle nous travaillons en ce moment.

Pourriez-vous justement me parler de Bienvenue en Happycratie, cette série en stop motion sur laquelle vous travaillez actuellement ?
Agathe : J’avais proposé à Laurène d’approfondir le dispositif de son court-métrage, que je trouvais super intéressant. La CinéFabrique lançait alors un appel à projets pour la résidence « Nouvelles Écritures ». Celle-ci nous a permis d’intégrer Anna Ciennik comme collaboratrice à l’écriture, pour resserrer le concept. Quelques mois plus tard, j’ai rencontré fortuitement Lama Serhan, chargée de programme pour Arte : elle nous a accompagnées et m’a incitée, par la même occasion, à créer Manégann Films.
Laurène : Je me suis inspirée du genre documentaire que j’ai découvert à la CinéFabrique, de mon court-métrage et de L’avis des animaux (Creature Comforts) de Nick Park (1989), l’un de mes courts préférés. Le projet a évolué vers Bienvenue en Happycratie, une série documentaire de dix épisodes de cinq minutes. Elle me permet de partager le regard que je porte sur les gens et le monde, un regard absurde et critique. Je n’avais pas anticipé à quel point ce dispositif me correspondait bien.
Du dispositif est né le sujet, enrichi par des lectures de sociologues, notamment Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies d’Eva Illouz et Edgar Cabanas, qui a confirmé mes intuitions critiques sur le bonheur commercialisé. La série analyse dix entreprises commercialisant un produit ou un service (travail, amour, santé, vacances, funérailles, animaux domestiques…), promettant le bonheur au consommateur, avec un format court pour une critique accessible. Les épisodes sont montés à partir d’entretiens sonores de clients, de patrons et d’employés ciblés, selon le même dispositif que celui utilisé pour notre court-métrage.
Pour Les humains sont cons quand ils s’empilent, nous avons enregistré dans l’immeuble d’Agathe durant le confinement. J’aime partir de la réalité en enlevant un maximum de choses, de manière à ce que chaque geste mette en valeur les paroles et que le propos soit immédiatement limpide. Par exemple, pour l’épisode sur la salle de sport, j’imagine un premier plan sur deux silhouettes de dos, grimpant des escaliers. C’est entre fiction et documentaire, – je laisse le spectateur trancher, moi-même, je ne sais pas. Nous sommes actuellement sur l’écriture et le montage. Ensuite nous passerons à la fabrication et au tournage. La sortie est prévue pour début 2028.


Comment est-ce que vous vous positionnez en tant qu’autrice et productrice ? Votre carrière en tant que femme ?
Agathe : Le genre n’est pas un critère en soi pour moi, que ce soit dans le recrutement ou le travail. J’ai constaté que ça pouvait l’être pour les autres cependant, et j’ai pris position en réaction. Lors des présentations de notre série en festival avec mon coproducteur Luc Camilli, qui est aussi plus âgé que moi, j’ai remarqué un réflexe chez nos interlocuteurs.rices : ils.elles avaient tendance à s’adresser directement à lui. Et son intelligence c’était de dire : « Ah non mais c’est Agathe la productrice ». Il sait que Laurène et moi formons un binôme. Mais cet automatisme social confirme bien qu’il faut continuer à légitimer la place des jeunes femmes dans le milieu créatif.
Laurène : Deux mouvements contradictoires coexistent en moi. Si on ne m’avait pas signalé que j’étais une femme, je ne l’aurais jamais pris en compte. Mais je me souviens, à l’exposition de Tim Burton à la Cinémathèque quand j’étais ado, je m’étais dit que seul un homme peut avoir une exposition ici. Peu importe ce que je ferai, en tant que femme, ce ne sera pas reconnu. C’était totalement du sexisme intégré, une sorte de constat plutôt qu’une rébellion.
Au départ d’un projet, je me vois juste comme la personne qui le pense. Mais avec du recul, je réalise que, quoi que je fasse, ce ne sera jamais autant valorisé que le travail d’un homme.
Agathe : Mon parcours m’a menée vers un féminisme intersectionnel et je me tourne vers des collaboratrices avec qui partager ces idées et qui souhaitent les incarner. J’observe aussi que beaucoup de réalisatrices composent avec ce sentiment constant d’illégitimité, qui les pousse à interroger la justesse de leur position, à se demander d’où l’on parle et pourquoi. Or, ce sont précisément des questions fondamentales du cinéma, et ça produit de meilleures œuvres. Cette manière de travailler favorise une compréhension mutuelle, et prend en compte la vulnérabilité au sein des équipes et permet d’instaurer un cadre de travail plus ouvert et attentif aux autres.
Est-ce que vous auriez un message à transmettre aux femmes ?
Agathe : Dans mon métier, j’ai grandi grâce à la CinéFabrique, qui offre une liberté quasi totale d’expérimentation. C’est dans cet espace que naissent de belles choses et que nous nous inspirons mutuellement. Aujourd’hui, j’y enseigne à mon tour et j’essaie avant tout de transmettre l’importance de s’écouter pour trouver sa direction, tant dans la relation aux autres que dans la manière de faire du cinéma.
C’est l’inverse de donner du savoir. Il s’agit de montrer aux étudiantes que ce savoir, elles le possèdent déjà, parce qu’elles le vivent autrement et qu’elles ont accès à un public plus diversifié. C’est intéressant de constater que les grandes distinctions en festivals que la CinéFabrique a reçues viennent de films réalisés par des femmes.
En lien avec le sentiment de légitimité dont je parlais, j’aurais envie de dire que les limites sont surtout en nous car nous les avons intériorisées.
Laurène : Je ne suis pas d’accord : il existe des limites externes bien réelles et c’est important de les conscientiser. Même lorsque nous choisissons de ne pas s’auto-censurer, il faut malgré tout s’y confronter. Dire que les limites sont surtout en nous revient, d’une certaine manière, à nous en faire porter la responsabilité.
Ça m’est déjà arrivé de le croire, et j’ai perdu toute confiance en moi car les limites n’avaient pas disparu, et je me suis dit que c’était parce que je n’étais pas assez forte. J’ai alors commencé à imiter les hommes autour de moi, car eux ne semblaient pas être limités. Or, nous ne pouvons pas créer si nous imitons quelqu’un d’autre. Je crois qu’il vaut mieux partir de soi, même limité.
C’est pourquoi je conseillerais de s’entourer de personnes qui ne nous regardent pas comme une femme mais comme un être humain, c’est déjà une limite en moins.

