par Emmanuelle Tiêu

SANDRA DESMAZIERES
> Réalisatrice, Scénariste, Directrice de la photo, Scripte, Décors, Animation, Effets spéciaux, Graphiste, Storyboardeuse, Création graphique, coloriste
La couleur. On pourrait commencer par la couleur. Le travail de Sandra n’existerait pas sans la couleur vert d’eau et ce qui s’y accorde ou contraste. Alors que dans sa formation, elle est d’abord à l’Ecole Duperré et aimerait travailler le textile, elle bifurque une fois entrée à l’ENSAD en 1997 et se tourne vers le cinéma d’animation pour s’exprimer pleinement. Ce qui l’attire est cette concordance des images, du son, du mouvement. Elle a été marquée par ce premier exercice de cinq lignes qu’on lui demande de faire évoluer par des dessins successifs en animation sur papier. Elle comprend et aime cet art de la transformation qu’on retrouvera dans chacun de ses films. Le textile, pourtant, n’est jamais loin : dans les images que Sandra nous offre, il est toujours question de motifs, de tissages et métissages des couleurs qui se superposent ou se frôlent délicatement.
Dans son premier film “Sans Queue ni tête” (2003), les jeux de couleur vibratoires, à l’huile, débordant du cadre, viennent soutenir la narration : le quotidien difficile d’une caissière, inspiré de son expérience de vendeuse en supermarché durant ses études. Le vermillon côtoie un vert-bleu délavé qui pose les bases du nuancier qu’on lui connaît et qui reviendra dans l’ensemble de ses films en proportions diverses.
Dans “Le thé de l’oubli” (2008), le rouge teinte l’ensemble du film. Il y est question du devenir des âmes errantes dans la culture asiatique. Le rythme, bien que toujours fluide, pulse rouge, sang, vie et réincarnation.
Pour “Bao” (2012), le bleu froid domine. Une grande sœur responsable de son jeune frère Bao perd la vue dans un accident de train et ne retrouve plus son frère. Le bleu semble renvoyer à la saison hivernale, et à la sensation liée à la mort des yeux de la grande sœur, fruit d’une peur qui a traversé Sandra un instant.
Quant au film “Comme un Fleuve” (2021), l’élément “eau” associé aux multiples bleus, y est central. L’eau est conductrice et motrice du récit de séparation de deux sœurs, dont l’une parvient à fuir le Vietnam au sortir de la guerre. Les intérieurs verts d’eau colorés du Vietnam des années 70 se déclinent et vont
chercher les contrastes avec des motifs comme les flamboyants, ces arbres aux fleurs rouges vif, emblématiques du Saigon de ces années-là. Puis les bleus se succèdent : bleu-mer des océans que traversent les boat-people, bleu-gris plus froid du Canada, terre d’exil pour les protagonistes de l’histoire. Ces histoires ne sont pas complètement autobiographiques, mais sans doute inspirées par les origines vietnamiennes de Sandra, constituant des fictions à partir d’éléments familiaux, de récits de proches, de voyages. Les scènes vietnamiennes du film ont sans doute été inspirées par l’expérience de son voyage au Vietnam, en 1997, elle y note les couleurs, les textures, les motifs.
Dans “Fille de l’eau” (2025), elle explore les dimensions psychologiques de l’eau et de ses bleus. S’y développe l’histoire des pêcheuses d’ormeaux, coquillages, poulpes, inspirées des plongeuses japonaises ou coréennes et celle particulière d’une de ces femmes qui connait un amour et la perte d’un enfant à naître. Les sensations, les émotions prennent vie avec l’eau, les fluides, les bleus et les profondeurs de l’océan. C’est un bleu sauvage, indépendant.
Le travail de la couleur est donc un point de départ et d’arrivée dans les films de Sandra. En tant qu’auteure, elle parvient à conjuguer les images inspirantes et les mots, récits personnels ou entendus en scénarios originaux. Elle y joue des transitions, des transformations, une image en amenant une autre. Il y a alors cette combinaison du soi, de la grande Histoire et celles singulières de ses personnages. Le montage évolue sans cesse, est repensé pour aller dans le sens d’une poésie visuelle et servir le propos du film. Pour la spectatrice ou le spectateur, l’idée est de se laisser porter par le rythme et la fluidité du film, comme l’écoute d’une musique visuelle. Ce sont des films qui se regardent plusieurs fois : parfois on y interroge les fins ouvertes, les suggestions ; parfois on se laisse davantage porter par l’univers, les tonalités, les ambiances, les sons ; parfois on accompagne le personnage dans sa quête, dans sa détresse, dans sa joie et ses émotions. La grande sensibilité des films de Sandra se tourne vers un public qui vient chercher la singularité, l’inattendu, la poésie dans le cinéma d’animation. On y va pour voir comment Sandra va nous raconter une autre histoire. Aussi pudique soit-elle quand il s’agit de parler de ses films, ils parlent pour elle. Le mystère qui enveloppe le film au sortir de la séance est à méditer encore et encore, en infusion.
Les prochains projets seront plus longs, l’un prolonge l’histoire d’un enfant à naître, de la volonté, du parcours de la PMA, et vient explorer ce qui s’y passe à l’extérieur – dans l’hôpital – et l’intérieur au creux, en creux dans les émotions du personnage, de sa traversée solitaire et personnelle. Nous attendons les nouveaux récits de Sandra avec une douce impatience. Nous attendons les nouveaux récits de Sandra.
Emmanuelle Tiêu




