Portrait – Lucie Giros par Renaud Besse-Bourdier

Lucie se souvient très bien de ses premiers contacts avec l’animation. C’était dans une salle des fêtes aux alentours de Toulouse ; sur des petites chaises en plastique, elle avait vu Le Roi Lion et pleuré à la mort de Mufasa.

Le déclic qui a pu la mener très vite à explorer les univers de l’animation est arrivé quelques années après… Ou plutôt un « faux déclic » comme elle le décrit. Car en découvrant le film Final Fantasy The Spirith Within (film d’animation dérivé de la saga de jeu vidéo à succès de Square Enix), Lucie a voulu devenir infographiste. Ce n’est jamais arrivé, mais l’envie de décortiquer le travail des artistes, de comprendre les secrets de fabrication était bien là. Un passage au Futuroscope avait confirmé ses désirs du moment, et son père lui avait même acheté un logiciel de création 3d dans lequel elle modélisait des volcans… « Je crois que ça s’appelait 3D Studio Max ».

Dernière fille d’une grande famille, Lucie était pourtant vouée à faire des études scientifiques comme ses aînés. Mais elle était la seule à regarder des films à la maison ; elle tenait même un Skyblog où elle donnait à voir sa passion pour Tarantino, John Woo, ou encore Park-Chan Wook. Alors, après avoir bataillé après l’obtention de son bac S, Lucie s’est dirigée vers l’ESRA à Nice. Elle se rêvait réalisatrice, et a appris grâce à l’école que cela n’était pas pour elle. Du moins, pas à 18 ans. Et la découverte du travail de première assistante en live action l’année suivante n’a pas été plus agréable : « c’est le taff le plus ingrat du monde ! ». Lucie a décidé après ces déconvenues de monter à Paris et de tenter sa chance en production. Un petit passage à la fac en cinéma et un mémoire sur Pixar en poche lui ont permis d’enfin admettre sa passion réelle pour le dessin et l’animation. Et la voilà rapidement à chercher un stage dans un studio d’animation français. Elle envoie un mail à un studio qui lui fait de l’œil et par miracle, deux assistant·e·s de prod venaient de terminer leur contrat. Un entretien plus tard, Lucie commence à travailler chez Xilam.  

Lucie apprend tout sur le tas : les méthodes de travail, le jargon. Et elle s’en sort très bien, d’après les chargé·e·s de prod. Au bout de deux mois de stage, elle est embauchée : « je m’en souviens encore, c’était le 3 octobre 2011, j’avais mon premier contrat de travail d’assistante de production ».

Lucie est restée sur ce poste sur deux productions entières, avant de basculer vers son poste actuel : assistante réalisatrice. Car elle s’est rapidement retrouvée frustrée dans la production, noyée sous une énorme quantité de travail : « je n’avais même plus le temps de savoir de quoi parlaient les épisodes qu’on produisait, ou même de voir ce qu’on faisait !». C’est lorsqu’une assistante réalisatrice est partie en cours de production sur la saison 1 de Flapacha qu’elle s’est retrouvée à cumuler les deux casquettes pour cinq épisodes. Le coup de cœur est instantané, et Lucie insiste pour devenir assistante réalisatrice sur la saison 2. Elle ne regardera plus jamais en arrière. Elle ajoute d’ailleurs que cela n’a rien à voir avec le travail du même nom en live action ; « en animation, le travail n’est pas de la même teneur. On est sur du long terme puisqu’on gère toute la fabrication. » Depuis, elle a également travaillé chez Gaumont Animation et Bobbypills.

Lucie est une assistante à la réalisation qui ne dessine pas. Ce n’est pas toujours le cas, selon les studios. Le réalisateur ou la réalisatrice doit pouvoir se concentrer sur sa vision, et son rôle est de lui permettre de le faire en le.la déchargeant d’une partie de ses tâches, sur des aspects techniques de la production. « Imaginons qu’on ait une scène de course poursuite avec un décor qui défile. Le réal veut que ça défile. Et c’est à moi de penser comment on va construire les décors, comment on va le faire défiler, et comment ce sera intégré au compositing, etc. ». Au début d’un projet, Lucie accompagne le réalisateur pas à pas (« pendant au moins cinq épisodes »), en le questionnant sur sa vision artistique pour intégrer la vision artistique voulue. Ensuite, elle passe au travail avec les équipes de décors, personnages, accessoires, fx : « si je sais qu’au début de mon épisode, j’ai une scène dans une salle à manger, je demande à l’équipe décor de faire un champ et contrechamp du lieu pour que tout le monde en comprenne bien la disposition ». Ce qu’elle appelle des références. C’est pareil pour les personnages ; si on sait qu’un protagoniste va se retrouver couvert de boue, l’équipe design doit créer des références en amont… Parfois, son travail ressemble un peu à celui de scripte, puisqu’en vérifiant l’avancée de ses équipes, elle va aussi faire attention aux incohérences, aux faux raccords… À la fin de toute cette préparation, Lucie réalise un fichier de dépouillement qui liste tous les éléments références pour chaque équipe, qui servira sur toute la saison – voire plusieurs saisons.

Ce n’est pas un travail facile : il faut savoir fédérer des équipes, épauler un·e réalisateur·rice, s’assurer que tout le monde soit satisfait de ce qui est créé. Il faut toujours avoir « la patate » pour que les équipes gardent le moral, et surtout avoir une mémoire d’éléphant pour ne rien oublier. C’est une charge mentale énorme, mais c’est aussi ce que Lucie aime dans ce travail. Et ce qu’elle préfère, c’est le compositing : le moment où tout ce qu’on a imaginé sur le papier finit par être assemblé et habillé. De découvrir enfin comment tous les ingrédients de l’image vont fonctionner ensemble.

Son travail s’arrête techniquement à ce stade, mais il lui est arrivé de suivre aussi le montage, le mixage, les enregistrements des voix anglaises et françaises. « J’ai eu l’occasion sur une série d’assister à l’enregistrement des voix anglaises à Londres puis de superviser en postproduction le doublage de la version française à Paris. C’était génial. Même si c’est parfois un peu empiéter sur un travail de réalisation… »

C’est justement sur cette série, Furiki Wheels, que Lucie s’est le plus amusée. Le réalisateur, Fred Martin, l’a impliquée jusqu’aux étapes de post-production, et lui a laissé de la place pour s’exprimer. Pour autant, Lucie n’a pas envie de devenir réalisatrice. Et de toute façon, cela lui semble compliqué dans la mesure où elle ne dessine pas. « Ce sont plutôt les chefs storyboardeurs qui deviennent réalisateurs. Il faut avoir un sens de la mise en scène… Des choses que je comprends, mais comme je ne dessine pas, cela met un frein ».

Dans le cadre de son travail, Lucie ne s’était jamais définie par son genre, avant son éveil au féminisme. « Je ne me suis jamais sentie incapable de faire des choses parce que j’étais une femme, j’e n’ai pas été élevée comme ça ». Mais depuis qu’elle s’intéresse à la question, elle se rend compte de choses qu’elle ne remarquait pas avant : le manque de réalisatrices, de projets vraiment sincères avec des héroïnes… Elle a conscience qu’elle travaille dans une branche très féminine, puisque cela nécessite une énorme charge mentale. Elle a aussi déjà fait l’expérience de réunions où un homme répète ce qu’elle a déjà dit et est davantage écouté, malgré le fait qu’elle ait plus d’expérience que lui. Lucie pense aussi que son métier est mal compris au sein des équipes, ce qui peut aussi parfois jouer… Mais cela n’excuse pas certaines situations ; par exemple, lorsqu’on préfère nommer un homme en chef de poste sous prétexte qu’une femme serait « trop émotive ». Cela n’excuse pas non plus certains comportements mal venus, qu’on peut qualifier de harcèlement sexuel, qui, même s’ils ont été rares, ont suffisamment marqué Lucie pour qu’elle en parle.

A terme, Lucie se voit bien bifurquer vers la construction de décors, accessoires et marionnettes en stop motion. Ces dernières années, elle a suivi des formations via l’AFDAS. La première en stop motion avec un ancien de chez Aaardman. Elle a appris à construire un décor complet, à l’habiller, à le peindre, et à faire des accessoires en utilisant « des tours à métaux, des fraiseuses, des trucs que je n’avais jamais vu de ma vie. Et qui est difficile à faire chez soi ». La seconde en armatures et pour laquelle elle a recréé les proportions de Spike Spiegel de Cowboy Bebop. En trois semaines, elle n’a pas vu un ordinateur, ce qui changeait totalement de son quotidien. 

Un hobby qui peut-être deviendra autre chose un jour…

Entretien réalisé par Renaud Besse-Bourdier, scénariste et dramaturge.