Portrait – Emma Calder par Delphine Nicolini

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« Beware of trains » d’Emma Calder était présenté cette année dans la compétition officielle du festival d’Annecy 2022.

Emma s’est prêtée au jeu de répondre à un certain nombre de questions de LFA autour de son film, de sa carrière, de son quotidien.


Emma Calder est une figure connue de l’animation britannique. Ses films, Madame Potatoe, Springfield ou The Queen’s Monastery, ont remporté de nombreux prix. Emma a également réalisé des documentaires animés, des publicités, des clips musicaux et illustré de nombreux livres pour enfants.
Son dernier court-métrage, Beware of Trains, a été conçu en 1988 et terminé en … 2022 !
Emma peut donc être qualifiée de passionnée !

Beware of Trains explore la culture voyeuriste actuelle de la peur et de l’incertitude. Au travers de différentes techniques et styles, le film est comme un subconscient cauchemardesque qui nous fait vivre les visions et les angoisses d’une femme inquiète au point qu’elles en deviennent des obsessions: un homme qu’elle a rencontré par hasard dans un train, son père mourant, la sécurité de sa fille et le meurtre qu’elle rêve avoir commis.

Projeté en Compétition Officielle à Annecy en juin 2022, Beware of Trains attaque avec succès une carrière internationale en festival.

 

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Quelques questions sur votre carrière et votre dernier film

Q: Pourquoi l’animation ?

J’ai étudié le graphisme au London College of Printing puis au Royal College of Art. Je pensais que le graphisme me permettrait de faire des choses intéressantes. Mais j’avoue que j’avais un projet en tête : je voulais aller vers quelque chose de plus audacieux que de simplement concevoir des affiches et des logos pour des camionnettes. J’étais attirée par la narration, mais je ne savais pas du tout comment m’y prendre pour y arriver.  

Et puis, à l’université, j’ai participé à un atelier avec Bob Godfrey et Dick Taylor, et j’ai découvert l’animation ! J’ai compris que cela me permettrait de combiner la narration avec la conception de personnages. Cet atelier a été une véritable aubaine et, pour être honnête, je n’ai jamais cessé l’animation depuis !

Q: Combien de temps avez-vous travaillé sur Beware of Trains ?

Le jour où j’ai terminé The Queen’s Monastery en 1998, j’ai tout de suite eu l’idée d’un nouveau film. C’était comme un flux de d’idées provenant de plusieurs rêves que j’avais faits.
J’ai alors tenté plusieurs guichets de financement, mais malheureusement, cela n’a pas abouti. Et pendant les 24 dernières années, j’y ai travaillé ponctuellement. Tous les financements au Royaume-Uni avaient disparu, et je voulais un budget conséquent ou tout du moins raisonnable pour le réaliser. 

Ce n’est qu’en 2019 que le BFI (British Film Institute) a mis en place une subvention à laquelle je pouvais prétendre et mon projet a été choisi. Cela a donc pris un grand moment ! 

Q: Comment résumer votre film en 10 secondes ? 

Beware of Trains est une sorte de thriller qui traite de deuil et d’amour obsessionnel.

Q: La réalisation de votre film a-t-elle été difficile ?

Difficile n’est pas vraiment le mot. L’animation est un métier toujours difficile, et d’une certaine manière, plus on vieillit, plus c’est difficile. C’était surtout terriblement exigeant. Mais aussi très amusant ! La personne qui m’assistait était excellente et travaillait très vite ; je devais donc travailler très vite aussi. 

C’était comme si j’étais toute la journée sur un tapis roulant : je me levais à 6 heures, j’allais nager, parfois, je jouais de la clarinette, puis je commençais à travailler vers 8 heures. J’essayais d’avancer au maximum avant l’arrivée de l’équipe, car je voulais que tout soit bien réglé.

 

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Q: Quel est votre prochain film ?

Je ne sais pas encore trop. Il se peut que, pendant les six prochains mois, je produise un autre film que le mien… si je réussis à  le financer. Il s’agirait d’un film sur des abus sexuels systématiques dans un hôpital psychiatrique, que l’auteure a elle-même subis lorsqu’elle était adolescente. L’autre possibilité serait de réaliser les trois longs métrages que j’ai écrits et qui pourraient éventuellement devenir une série, dans un style assez similaire à celui de Beware of Trains. 

Mais là encore, il s’agit d’un très long chemin!! 

Q: Quelles sont les techniques d’animation que vous préférez ?

« Celles qui ne bougent pas du tout !!! »… Je plaisante. 

J’aime vraiment faire de l’animation cutout et travailler directement sous la caméra. Mais je finis toujours par me retrouver à faire quelque chose de beaucoup plus compliqué. Comme dans Beware of Trains qui mêle plusieurs formes et styles graphiques différents: animation traditionnelle au crayon, collage photos (avec des yeux, des lèvres et des cheveux appartenant à Emma et à ses enfants), frottage, prises de vue réelles, pixellisation, cut-out, films HI8…

Je crois que finalement, j’aime bien me compliquer la vie ! 

Q: Est-ce un obstacle d’être une femme dans l’animation ?

Dans les années 90, au Royaume-Uni, les réalisatrices d’animation étaient nombreuses: il y avait, entre autres, moi, Joanna Quinn, Candy Guard, Sarah Kennedy… Mais lorsque les financements ont diminué, il est devenu très difficile, pour tout le monde, de faire des courts métrages animés avec des budgets corrects, que ce soit pour les femmes comme pour les hommes. 

Mais je crois que le principal problème réside dans ce qui est considéré comme « acceptable » en termes de storytelling. Les idées des femmes ne sont souvent pas prises au sérieux parce qu’elles ne correspondent pas à l’attente de ce que devrait être le cinéma et l’animation, soit une sorte de perception masculine de ce que les gens veulent. 

Je pense que c’est un obstacle.

De plus, comme l’animation demande tellement de travail que cela peut tuer la vie de famille, particulièrement dans les grands studios.

Q: Vous considérez-vous comme une féministe ?

Je ne me suis jamais vraiment identifiée au modèle féministe britannique. En tant qu’étudiante à la fin des années 70, début des années 80, cela me semblait un peu démodé et pas vraiment cool d’être féministe. J’ai pourtant toujours mis en avant toute idée féministe et je pense que beaucoup de mes premiers films étaient considérés comme féministes. 

Madame Potatoe par exemple. C’est l’un des premiers films que j’ai réalisé  au Royal College of Art. Le directeur du département cinéma m’avait autorisé à le réaliser alors que je venais du département design graphique. Mais quand il a vu le film, il était furieux : il y voyait une œuvre féministe violente, et il pensait que c’était juste un doigt d’honneur à l’establishment.
Il n’a vraiment, vraiment pas aimé. Il l’a même tellement détesté qu’il a malencontreusement « égaré » la copie juste avant la première projection des films d’étudiants aux BAFTA (British Academy Film Award). Heureusement, j’ai été prévenue à temps. J’avais été assez maline car j’avais commandé deux copies du film. Je suis donc allée à Piccadilly à la projection avec ma copie sous le bras et je l’ai donnée au projectionniste. 

Et le soir, le film était là, sur l’écran. J’étais assise derrière le directeur du département cinéma et j’ai vu sa réaction. Il était tellement en colère ! C’était incroyable ! Ce film a donc été considéré comme féministe. 

Ensuite, j’ai fait un film intitulé Springfield. Il a été projeté au festival du film de Londres en 1986, en avant-première du long-métrage, « Working Girls », de Lizzie Borden. 

Vu le sujet du film, il y avait beaucoup de féministes dans la salle et j’ai eu droit à une ovation et Springfield est devenu très populaire auprès de nombreuses féministes.

 

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Q: Est-ce qu’un homme aurait pu écrire le même film ? 

Non ! Je ne pense pas que les hommes aient le même genre de fantasmes et de rêveries que les femmes. Ils en ont peut-être, mais ils n’en parlent généralement pas. Ce n’est bien sûr pas toujours vrai, mais c’est souvent le cas. 

Dans Beware of Trains, ce n’est pas moi qui suis dans le film, mais je me suis forcément beaucoup inspirée de la réalité. Il s’agit d’une exploration personnelle et je ne suis pas sûre qu’un homme l’aurait fait comme ça.

La parité hommes-femmes en 2025. 

Cela devrait être possible, mais nous sommes encore très en retard. Peut-être un peu moins aujourd’hui parce qu’il y a de plus en plus de femmes dans l’animation. 

Mais malheureusement, même aux Baftas et aux Oscars, il y a toujours très peu de films d’animation ou de prises de vues réelles réalisés par des femmes. 

Et c’est encore pire du côté des techniciens. Il est très difficile de trouver des techniciennes du son par exemple. Pour Beware of Trains, j’aurais aimé travailler avec une compositrice mais nous étions en plein COVID et je voulais travailler avec quelqu’un que je pouvais voir en chair et en os ; j’ai donc choisi un compositeur que je connaissais déjà. Mais, pour mon prochain film, j’espère travailler avec une compositrice.

 

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Questions sur tout et rien !

Q: Quel personnage de dessin animé aimeriez-vous être ?

J’ai toujours voulu être Minnie the Minx, l’héroïne d’une bande dessinée publiée  dans les années 1960 et 1970 dans l’hebdomadaire pour enfants, The Beano. Minnie était assez méchante et filoute, parfois violente et détestait qu’on lui dise quoi faire. Elle se prenait souvent des coups de savate et je trouvais ça très amusant. J’aimais peut-être secrètement l’idée masochiste d’être battue avec une pantoufle !

Q: Quel film d’animation auriez-vous aimé réaliser ?

Quand j’ai vu Nightclub de Jonathan Hodgson pour la première fois, j’étais vraiment jalouse. Il l’avait réalisé essentiellement à partir de dessins faits dans des boîtes de nuit de Liverpool, et son style d’animation était très organique et libre. C’était simplement parfait. 

Mon travail, lui, était toujours bien planifié, bien agencé, du début à la fin et j’étais très admirative du travail de Jonathan. Je me demande d’ailleurs bien pourquoi j’ai besoin de travailler de cette manière !

J’ai toujours suivi son travail et il continue à m’inspirer. Nous sommes amis et enseignons ensemble.

Q: Quel est le premier film qui vous a donné envie de travailler dans l’animation ?

Quand Bob Godfrey et Dick Taylor sont venus au Royal College pour faire cet atelier d’animation, ils étaient tous deux des réalisateurs connus et j’ai adoré leur travail. 

J’ai adoré la série Crystal Tips and Alistair de Dick Taylor. Quand j’étais petite, je dessinais le personnage de Crystal. Pareil avec Bob Godfrey. Roobarb and Custard et Henry’s Cat étaient parmi mes séries d’animations préférées. 

Le Pogle’s World de Peter Fermin et Oliver Postgate m’a également beaucoup inspiré, même si je n’ai jamais eu l’idée de faire le même genre de choses. 

J’aimais beaucoup l’idée que ces séries étaient faites dans de petits studios avec des moyens raisonnables. Cela me semblait accessible. 

Q: Vous regardez des dessins animés ?

Je n’en ai pas regardé récemment, mais quand mon fils avait 6 ou 7 ans, nous regardions  les Simpsons. J’adorais les Simpsons. Et quand j’étais petite, j’adorais Tom et Jerry.

Q: Lesquels recommanderiez-vous ?

Betty ! Betty Boop des Frères Fleischer ! Fantastique et tellement anarchique.
Pour ce qui est des dessins animés modernes, j’ai regardé plusieurs fois Rick et Morty, et j’aime beaucoup.

Wallace et Gromit et Shaun le mouton d’Aardman sont formidables et certains des dessins animés d’Alison Snowden et David Fine sont excellents. Ils ont d’ailleurs réalisé une série à partir de leur court-métrage Bob’s Birthday – qui avait remporté l’Oscar en 1993 – mais je ne pense pas qu’elle ait été diffusée à la télévision.

 

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Q: Quel métier vouliez-vous faire quand vous étiez enfant ?

Quand j’avais 12/13 ans, je faisais beaucoup de patin à glace alors, je voulais être patineuse artistique professionnelle. Mais je savais qu’il me faudrait prendre ma retraite vers 25 ans. Alors, j’ai pensé devenir présentatrice sportive. J’allais donc faire du patinage artistique puis être présentatrice sportive.

Puis, en vieillissant, j’ai décidé de devenir graphiste parce que je voulais que mon travail soit vu par le grand public. Je ne voulais pas faire de l’art qui resterait dans une galerie. 

L’animation et le cinéma peuvent potentiellement atteindre des millions de personnes à la télévision. 

Enfin, c’était le cas avant !

La télévision a un peu moins d’opportunités maintenant, mais il y a un gros potentiel avec la diffusion en ligne.

Q: Que faites-vous le week-end ?

En général, je travaille. Ou alors, je passe tout l’après-midi à me filmer pour un documentaire français. Parfois, le dimanche, je vais au marché aux puces pour trouver du matériel, comme du papier, des aquarelles ou des petits machins pour fabriquer des choses. Parfois, je joue aussi de la clarinette. Et si j’ai le temps, je fais des yaourts.

Q: Votre vie dans dix ans ?

J’espère que dans dix ans, les trois épisodes de 930 minutes de mon long métrage seront finis, que je serai super riche et que je partirai en vacances tout le temps. 

C’est une blague. Je n’aime même pas les vacances. 

Dans dix ans, ce serait formidable que les financements pour les films soient un peu plus généreux. Je pourrais alors souffler un peu et ne pas avoir à travailler autant. Je pourrai alors me permettre d’avoir plus d’aide et me sentir moins sous pression. 

Mais je pense basiquement que le plus important dans dix ans, c’est d’être en bonne santé et de vivre le mieux possible, car j’aurai 70 ans dans dix ans ! 

Peut-être que le mieux serait de survivre dix ans de plus et de faire autant de bons films que possible que les autres pourront apprécier.

Q: Un dernier mot ?

Pour faire un film d’animation, il ne suffit pas d’avoir une bonne idée. Assurez-vous que vous avez vraiment quelque chose à dire et qui vous passionne !

Ce sera mon dernier mot.

 

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