Portrait – Anaïs Caura & Joëlle Oosterlinck par Mélodie Orliac

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On a l’amour des biopics et des histoires vraies […] C’est une forme d’archéologie: retrouver des destins de femmes ou d’hommes qui ont été effacés, […] rendre hommage à des gens qui se sont dit  un jour  ”moi j’ai envie de faire ça”, qui ont ouvert des petites portes et qui se sont bricolé de folles destinées. »

Joëlle Oosterlinck et Anaïs Caura forment un duo scénariste-réalisatrice depuis plusieurs années. Elles ont déjà à leur actif la série animée The Man Woman Case et travaillent actuellement sur deux projets de long-métrage, à cheval entre fiction et réalité.

Titulaire d’un DEA de philosophie, Joëlle a d’abord exercé comme journaliste et documentariste. Passionnée par la bande-dessinée et le roman graphique, elle réalise et co-réalise plusieurs documentaires sur le sujet (Claire Bretécher, B.Dessineuse ; Art Spiegelman, Traits de mémoire ; Sex in the Comics…). Plus tard, elle s’engage dans l’Atelier scénario de la Fémis et commence à écrire  de la fiction. 

Anaïs, elle, a étudié aux Arts Décoratifs dans la section cinéma d’animation. Après une première expérience dans l’enseignement, elle entre chez 2P2L, une société de production pour laquelle elle travaille comme animatrice et réalisatrice sur plusieurs séries documentaires : Consomag, puis Désintox. 

C’est donc The Man Woman Case, une série animée de 10 épisodes de 5 minutes, qui les a rassemblées pour la première fois en 2016. Le projet est une initiative d’Anaïs en réponse à un appel d’offres de la plateforme Slash : cela fait deux ans que l’histoire d’Eugène Falleni lui trotte dans la tête. La série met en scène la vie de cet homme transgenre accusé de meurtre qui a défrayé la chronique dans l’Australie des années 20. Joëlle rejoint le projet comme scénariste, attirée d’abord par les graphismes, puis par le destin hors-norme de Falleni. Le duo est né !

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La série est sombre, palpitante, portée par des graphismes intrigants en noir et blanc, tous droits sortis d’un univers de film noir ou de roman graphique. Les personnages sont mystérieux, marqués par leur absence de visage. Ce parti-pris a été induit par les contraintes de production mais il est défendu par Anaïs : « Ça marche très bien ! Ça s’appelle la perspective graphique, et ça a déjà été utilisé par M. Tardi lui-même ! » Elle développe : « Pour moi, un bon animateur, c’est un animateur un peu feignant. Il faut être malin et bien penser ses plans, et se faire plaisir là où il faut, dans les moments importants et dans l’émotion. » 

Malgré la précipitation de la production, condensée en 7 mois, Anaïs et Joëlle décrivent leur collaboration comme une méthode artisanale et organique, centrée sur le dialogue. 

Joëlle : « On travaille, on discute du projet en amont. Anaïs identifie les motifs sur lesquels elle veut travailler. Les oiseaux par exemple – il faut savoir que les oiseaux sont un peu une obsession chez Anaïs (rires). J’écris  ensuite  une première version du scénario sur laquelle Anaïs rebondit en proposant des idées visuelles. C’est une sorte de ping-pong créatif !

Anaïs : « Le film s’écrit jusqu’au montage, c’est une matière vivante, une boule d’argile qui passe de main en main.  C’est un boulot de patience.»

Après avoir réalisé cette série, elles travaillent désormais sur Eugène,  son adaptation en long-métrage.

Anaïs :  « Les choses prennent forme de fil en aiguille, se tissent. »

En parallèle, elles développent Suzanne, un long-métrage pour Arte, mélange de fiction et réalité, d’images d’archives documentaires et d’animation. Le film retrace la vie de Suzanne Noël, la première femme à devenir chirurgienne esthétique en France. 

Joëlle : Suzanne Noël a passé son bac et commencé des études de médecine avant la guerre, à une époque où les femmes devaient avoir l’autorisation de leur mari pour étudier. C’était donc très compliqué. Mais elle est brillante et assiste déjà son mari dermatologue depuis un bon moment : elle a donc une vraie expérience pratique. Elle est reçue au concours de médecine, et intègre un cursus où elle est la seule femme de sa promotion.

Son diplôme en poche, elle s’intéresse plus particulièrement à la chirurgie esthétique et propose à Sarah Bernhardt de rattraper le bas de son lifting raté. Étonnée mais également épatée par son culot, la diva accepte de confier son visage à une débutante et l’opération est un succès. Malheureusement, la Grande Guerre démarre et arrivent les gueules cassées. Ce ne sont alors plus de simples histoires de lifting. Quand Suzanne reprend son travail après la guerre, c’est avec un angle beaucoup plus social et – pour elle – féministe. ”Ce qui est marrant” s’amuse Joelle, “c’est que Suzanne Noël voit dans la chirurgie esthétique un acte féministe. En général, c’est souvent l’inverse, on entend plutôt : ‘ah tu t’es faite refaire, t’es pas féministe’ ! » 

« C’est une Robin des Bois avec un scalpel à la main ! » rigole Anaïs.

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Joëlle :« On est un peu entre documentaire et fiction ; le film est écrit comme une fiction, mais il est très documenté. Et il y a des images d’archives, donc on navigue entre les deux. » 

Anaïs : « je vais pouvoir faire de la chirurgie sur des archives ! (rires)

Je les interroge sur le choix de leurs sujets, sur l’importance du féminisme parmi les thèmes qu’elles choisissent de traiter. Joëlle explique que ce n’est pas un choix explicite :

 Anaïs : « on va inconsciemment et naturellement vers ce type de sujet.  Je crois qu’on a l’amour des biopics et des histoires vraies. C’est une forme d’archéologie– retrouver des destins de femmes ou d’hommes qui ont été effacé·es. Il y a plein de personnages géniaux qui émergent ! Ce ne sont pas des super-héros ! Ce sont des gens qui un jour se sont dit « moi j’ai envie de faire ça », qui ont ouvert des petites portes et qui se sont bricolé des destinées. » Elle ajoute : « Les financements de projets personnels, de films d’auteur, sont tellement longs qu’il vaut mieux travailler sur des sujets qui ont du sens pour toi et qui te plaisent, parce que c’est le chemin qui va compter, autant que la finalité du film ! » 

Joëlle : « On a intérêt à s’accrocher à nos sujets pour ne pas s’en lasser… Le choix des équipes, la nécessité de travailler dans l’échange et la bienveillance sont capitaux. C’est un boulot d’usure ! » 

Pour elles, le processus créatif – tout ce qui se passe lors de la fabrication du film – est très important, aussi important que le produit fini. 

Anaïs : « Évidemment qu’il faut que le film soit bien à la fin. Mais les conditions de travail pour le fabriquer sont importantes aussi. Déjà si on est payées à chaque étape – et ça on y met un point d’honneur – c’est bien !  Faire des films, ce n’est pas un sport de riche ! Un film fait dans la bienveillance et la joie, dont les images ont été fabriquées avec amour, ça se sent ! »

Assez naturellement, nous embrayons sur la condition des femmes dans le milieu de l’animation. Joëlle et Anaïs commencent prudemment, en assurant qu’elles n’ont jamais été victimes de harcèlement ou « de problèmes comme ça ». Mais assez vite, elles évoquent les différences de salaires, et les barrières qu’elles se mettent à elles-mêmes. 

Joëlle : Oui, bien souvent, j’ai été moins payée que les hommes. C’est aussi parce que je n’arrive pas à taper du poing sur la table. Et je pense que je suis un peu plus corvéable… C’est peut-être ET parce que je suis une femme, ET une question de caractère. Mais je pense que le fait d’être une femme joue un peu quand même.

Anaïs : Moi, je sais que je me suis moi-même mise des barrières. Par exemple, j’ai toujours eu peur des gros studios, parce que je n’avais pas envie de subir les boys clubs et toutes ces barrières-là. Très vite, je me suis dit que j’allais faire mon petit bonhomme de chemin toute seule.

Elles parlent aussi du manque de confiance en soi, Anaïs explique que la formation des Arts-Déco étant très théorique, elle en est sortie peu assurée. La confiance se gagne graduellement dans le monde du travail : « en faisant des films, en montant des équipes, en faisant ses armes… » 

Elles évoquent également l’absence des femmes réalisatrices sur les productions à gros budget.  En « mettant un pied dans le long-métrage », Anaïs s’est rendu compte que la proportion de femmes qui réalisent s’amenuise nettement par rapport au monde du court-métrage, « C’est statistique” confirme Joëlle. “Dans les écoles d’animation, les femmes sont très nombreuses, et après, on en perd en cours de route… »

Anaïs et Joëlle rêvent d’un environnement de travail plus flexible, plus attentif aux besoins des individus, avec la possibilité d’adapter ses horaires et son organisation : c’est difficile, dans un travail créatif, de l’être tous les jours, huit heures par jour. Anaïs a besoin de se ressourcer, de sortir la tête de l’ordinateur, de revenir au papier, d’avoir « un endroit dans la nature pour regarder loin loin loin l’horizon ». Joëlle, elle, évoque son expérience dans un studio partagé de scénariste : « Ça me manque. Parce que quand on est dans une activité très solitaire, c’est vrai que deux-trois fois par semaine, être dans un bureau avec d’autres gens, pouvoir parler entre nous… ça fait du bien ! »

Elles appellent de leurs vœux un monde professionnel dans lequel chacun d