Portrait – Pauline Pinson par Sophie Furlaud

Apéro-rencontre dans un bistrot au bord du canal de la Bastille, où se nichent une foule d’ateliers. La vie de Pauline, comme en dramaturgie, déploie un « fil rouge », un « thème », un « sujet » que l’on pourrait résumer en un seul mot : l’écriture… Pour cette réalisatrice scénariste ou scénariste réalisatrice, raconter des histoires est le maître-mot.

Back story

Pauline a fait de longues études : des arts déco de Strasbourg section illustration jusqu’à la Poudrière, en passant par les arts appliqués à Olivier de Serres. Sans oublier une année de stylisme. 

Incident déclencheur : « Aux arts déco, avec mes amies illustratrices Marion Puech et Magali Le Huche, on s’est lancé dans un court métrage très couillon qui s’appelait « Vivre avec même si c’est dur…»  Des animaux venaient parler de leurs complexes sur un plateau de téléréalité. Entre autres, un loup avec la coupe de Mireille Mathieu ou encore un lapin doté de couilles sous les bras… On ne savait pas du tout animer, mais pour le coup on s’est lancées sans complexe ! » Contre toute attente, le petit film fait maison tourne beaucoup et remporte même le prix Fernand Raynaud au festival de court-métrage de Clermont-Ferrand.

Escale à Edimbourg via un programme Erasmus des Arts Déco. Pauline profite d’être dans une vraie section animation du Royal college of Art pour se mettre dans un coin et faire un film sur flash. Le pitch ? Une vache et un camion tombent amoureux et donnent naissance à des carrés sur pattes qui trouveront un sens à leur vie grâce à… Joe Dassin. 

Cri du cœur : « Étonnamment, je me suis sentie libérée en passant de l’illustration à l’animation ! Je n’avais pas un dessin très abouti, ni très solide, mais comme en animation les dessins n’étaient pas « figés », j’avais l’impression qu’ils pouvaient être moins « beaux ». Je n’étais plus focalisée sur le dessin pur mais sur plein d’autres choses : les mouvements, le rythme du film, la création sonore, le montage…

Pauline continue de développer cette liberté à l’école de la Poudrière. « Là-bas aussi, j’ai vu qu’un dessin solide n’était pas primordial -même si ça reste un très bon atout-. J’ai découvert qu’on pouvait faire des très bons films avec des « bonhommes patates », des pixels ou même des tortellinis ! Les petits films et le court-métrage de fin d’étude qu’elle réalise là-bas sont plutôt axés comédie.

La vie animée

Elle débute professionnellement comme scénariste, grâce à deux femmes qui lui mettent le pied à l’étrier : Claire Paoletti (rencontrée à la Poudrière) et Annabelle Perrichon. « En entrant dans les séries télé – Titeuf, Ariol, Raymond, Lulu Vroumette etc. – j’ai commencé à plonger dans des univers qui n’étaient pas le mien. » 

Tout ça, en développant une autre casquette : celle de réalisatrice. Notamment avec Michel, un projet co-écrit avec deux acolytes de la Poudrière : Dewi Noiry et Ivan Rabbiosi. Ce petit monstre a d’abord pris vie dans la revue Astrapi, puis s’est animé chez Folimage. « Nous l’avons co-réalisé à trois. Notre série maison était un peu bringuebalante mais nous nous sommes beaucoup amusés et nous avons eu une grande liberté de ton ».Pauline a aussi signé un court métrage : « Los dias de los muertos » chez Marmita film. A travers son dessin naïf et coloré, on suit les pérégrinations de Gonzalo, un squelette qui rentre dîner chez sa femme pour la fête des morts. Aujourd’hui, elle se partage entre l’écriture de scénarios pour des séries animées comme récemment « Héros À Moitié » ou encore « Jean-Michel Super Caribou » dont elle est aussi la co-réalisatrice avec Mathieu Auvray.

L’écriture buissonnière

L’envie d’écrire revient tout le temps frapper à la porte… Par exemple, lors du confinement, qui lui offre le temps de tester une autre forme d’écriture. Celle du roman jeunesse. En septembre 2022, sortira son premier roman ado pour Actes Sud Junior : « J’avais envie d’écrire sur un format plus long et je ne me voyais pas forcément me lancer dans un long métrage d’anim’. Le roman m’attirait… »  Le livre raconte l’histoire de deux sœurs nées grâce à un donneur Danois et plus particulièrement de l’une d’entre elle qui va partir à la recherche de ce géniteur. Pauline l’a écrit en suivant un atelier -à distance- de l’école d’écriture LES MOTS, dirigé par Elsa Flageul – auteure de plusieurs romans publiés entre autre chez Juillard- .

Autre cri du cœur : 

« J’ai trouvé une nouvelle liberté en littérature. Par rapport à un scénario d’épisode de série- qui doit être très construit et optimisé-, on a droit à la digression. On peut écrire des passages qui ne font pas forcément avancer la dramaturgie mais qui ont un intérêt purement littéraire ou même anecdotique. »

Il y a aussi une BD co-écrite avec ses acolytes de « Michel » qui paraitra chez Actes Sud Junior en avril 2022. On y suit les aventures de Sammy, une petite sirène à lunettes avec une coupe au bol, élevée par deux papas. Peut-être une future série ? À suivre…

Engagée…

Mentorat pour LFA

Pour Pauline, c’est important de transmettre. Elle a participé au mentoring des Femmes s’animent et a choisi deux jeunes réalisatrices avec des projets de courts métrages. « C’était important pour moi de les encourager à oser être réalisatrices. Peut-être qu’inconsciemment, on s’inquiète plus de ne pas être à la hauteur… Lorsque j’ai fait partie du jury de EMCA l’année dernière par exemple, j’ai parfois eu l’impression que certaines filles se visualisaient moins en « réalisatrices ». Je n’hésitais pas à dire à celles qui avaient toutes les qualités requises : j’ai une réalisatrice en face de moi, pour qu’elles le conscientisent. Sur « Jean Michel saison 01 », nous avions des super-storyboardeuses qui sont maintenant devenues réalisatrices sur d’autres séries. J’ai confiance en la génération montante, très attentive à l’équité et soucieuse de ne pas reproduire différentes formes de discrimination ». 

Une vigilance aux « stéréotypes de genre dans l’écriture » 

« En tant que femme, confie Pauline, je ne suis pas à l’abri de reproduire des stéréotypes de genre dans les personnages humains que je construis pour d’autres histoires (romans ou séries). Du coup, il y a un petit exercice que j’aime bien faire… Lorsque je crée un duo frère-sœur par exemple, je leur attribue à chacun, plus ou moins spontanément, certaines caractéristiques. Je m’amuse ensuite à les échanger en cours de route : toutes les caractéristiques que j’avais attribuées à la fille vont au garçon et vice versa. Parfois, je réajuste un peu selon ce qui m’arrange, mais cela me permet de me laisser surprendre et surtout de piéger mon inconscient. Car même si je suis une femme, il est imprégné des stéréotypes de genre de la société dans laquelle j’ai grandi. En gros, j’essaye de ne pas reproduire à tous les coups l’éternel duo « Bart et Lisa Simpson » qui fonctionnait très bien, mais bon, on peut avoir autre chose qu’un garçon « mauvais à l’école et qui fait des bêtises » et qu’une fille « surdouée et végétarienne » !

Autre exemple : « Dans le roman pour ado que je viens de terminer, je tenais à ce que mon héroïne choisisse le moment où elle décide d’embrasser le garçon qui lui plait. Je ne l’ai pas forcément fait adolescente, car je n’osais pas toujours exprimer mon désir pour un garçon. Je trouve bien que les jeunes filles d’aujourd’hui se permettent d’être plus dans l’action et dans la décision à ce niveau-là. Plus il y aura de modèles de filles actives dans les fictions qui leurs sont adressées, plus ça les encouragera je crois… »