Portrait – Nadine Buss par Sophie Furlaud


Portrait-interview de Nadine Buss sur Zoom, la dernière semaine de confinement ; en direct de Perpignan – avec petits oiseaux en bande-son et bain de lumière méditerranéenne en arrière-fond.


Au pays de l’anim’ Nadine Buss exerce le mystérieux métier de « chef-op volume », démiurge du cadre et de la lumière. Elle a ainsi éclairé une ribambelle de courts métrages, des petits bijoux comme La casserole d’Anatole ou le magnifique L’heure de l’ours… et travaillé sur le long métrage Wardi. Coup de projo sur une fonction aussi technique que poétique.


Banc-titre sur Pocket Man
Des débuts en clair-obscur.

Nadine est devenue chef-op volume dans l’animation sans l’avoir prémédité, presque par hasard… Après des études de cinéma, elle a commencé par travailler en prise de vue réelle. « Quand je faisais du reportage ou que je travaillais pour des magazines d’émissions de télévision, j’installais juste un spot, ce n’était pas des configurations de création de lumière… »

 
L’étincelle…

Sa première fois, c’était pour Folimage. La société de production cherchait des chef-op pour la série animée en volume Hilltop Hospital, « Quand je me suis retrouvée sur le tournage, ça été une révélation ! Je pouvais enfin travailler la lumière comme en fiction… » Et c’est ainsi qu’aux côtés de Christian Eydoux, Nadine a apprivoisé la lumière et sa technique. « Ça été décisif ! Après, je ne voulais plus bosser que sur des tournages d’animation ! »

 

Fiat lux !

Que la lumière soit ! Et la lumière fut. Mais alors, concrètement, comment ça se passe le métier de chef-op sur un film d’animation ? La prod met le chef-op et le réalisateur en contact bien avant le tournage. Nadine reçoit un scénario et des visuels des décors et des marionnettes s’il y a lieu. C’est là que l’imagination prend les commandes. Le réal donne sa vision : « Je le pousse beaucoup », explique Nadine. « Certains ont des idées de visuels, d’autres moins. Mais j’essaie de faire des propositions qui vont dans son sens, adaptées à l’histoire. »
Sur Negative space, court-métrage bouleversant sur la relation entre un père et son fils, (à voir ou à revoir absolument) « les réalisateurs avaient préparé tous les plans. Ils étaient très ouverts tout en ayant des idées précises des ambiances qu’ils voulaient. C’était très agréable et stimulant de faire ce travail poétique ensemble. »
Évidemment, c’est encore mieux s’il y a déjà une connivence – comme avec Eric Montchaud, par exemple : « J’ai travaillé sur tous ses films. On se connait bien ; j’adore son univers ; on se fait confiance. On parle de la lumière avant, mais il arrive aussi souvent que nous rebondissions sur une idée au moment où l’on installe le décor. »

Sur le plateau d’Anatole et la petite casserole d’Eric Montchaud

La lumière est donc un vrai travail d’équipe, avec le réalisateur, bien sûr, mais aussi avec le chef électro quand il y en a, comme sur Wardi, ambitieux long-métrage parlant des réfugiés palestiniens dans un camp à Beyrouth. Nadine y a pris la suite de Sara Sponga, seule autre chef-op volume féminine (eh oui!) du petit monde de l’animation française ! « Mats Grorud, le réalisateur, avait pas mal de photos qu’il avait prises dans le camp. C’était une grande source d’inspiration. »

Décors de Wardi

Le décor ouvre un tas de pistes excitantes : « J’aime jouer sur les contrastes » s’anime Nadine. « Dans le dernier film en marionnettes d’Eric Montchaud, Le Nouveau, sur lequel je viens de travailler, le personnage Zotil, se rappelle des bons et des mauvais moments passés dans le pays qu’il a quitté. On navigue entre des atmosphères très sereines et très anxiogènes. J’aime ces contrastes, recréer ces différentes ambiances et travailler des matières qui accrochent la lumière. »

Le Nouveau d’Eric Montchaud

Nadine aime suivre le processus jusqu’au bout. Y compris l’étalonnage. Elle insiste beaucoup là-dessus. « C’est inconcevable pour moi de pas y aller. Le chef op est le lien entre le réal et l’étalonneur. »

 

Florilège et secrets de fabrication.

À chaque film, sa technique : éléments découpés sur banc-titre*, marionnettes, rotoscopie…

Pour le court métrage L’heure de l’ours d’Agnès Patron (visible jusqu’à l’automne 2020 sur arte.tv), l’anime a été réalisée sur ordinateur, et ensuite, projetée sur des papiers noirs pour être peinte. Nadine a installé le banc-titre où tous les anims sur papier ont été shootées avec une lumière diffuse.

Sur la série animé, The Man woman case (à découvrir sur France TV Slash) « La réalisatrice Anaïs Caura a utilisé la technique de la rotoscopie. On ne s’en rend pas compte. C’est très chouette ! »

Sur les films en marionnettes – comme La petite casserole d’Anatole (trailer pour l’Extraordinary Film Festival), petite pépite qui a eu le césar du meilleur film d’animation à Annecy en 2014 – « le défi était de trouver la manière d’éclairer les marionnettes qui évoluaient dans une configuration particulière : elles étaient fixées chacune sur un rail en hauteur et l’animateur les déplaçait. Il ne fallait surtout pas qu’elles se fassent de l’ombre. C’était un plaisir de travailler la lumière dans ce petit théâtre. »

Nadine a également travaillé sur des films très inspirants en papiers découpé comme Pocket Man d’Ana Chubinadze, Le refuge de l’écureuil de Chaïtane Conversat (produits par Folimage)… Et sur le dernier projet du réalisateur, Reza Riahi (qui a été directeur artistique sur le film Parvana) qui s’appelle Navozande, le musicien. « Il a fait des personnages en carton découpé peint, très, très beaux. C’est un conte iranien. Mais ce n’est pas encore sorti…. Il va falloir patienter encore un peu ! »

Arrivée presque par hasard dans l’animation, Nadine y a trouvé l’inspiration pour raconter une histoire personnelle. Ainsi est né le court-métrage À l’Époque (lauréat du festival de Clermont) qu’elle a réalisé et qui raconte l’histoire de son père… avec des marionnettes. « Puis dernièrement pour clore cette histoire j’ai réalisé un documentaire mêlant images réelles et peinture animée, D’origine allemande, mais la réalisation, c’était une parenthèse ! Moi, ce que j’aime par-dessus tout, c’est mon métier de chef-op ! » (Parole de chef op !)

 

Encadré : Lumière sur les références d’une chef op.

« J’admire le travail lumière de Marc James Roels (Oh willy ! et Ce magnifique gâteau), la belle lumière de Daria Kashcheeva sur son court métrage Daughter m’inspire beaucoup… Mes autres références sont davantage des chefs-opérateurs/trices en prises de vues réelles, en fiction, comme Claire Mathon (Portrait de la jeune fille en feu), Bruno Nuyten (Camille Claudel) et bien sûr le travail d’Henri Alekan (notamment le noir et blanc de La Belle et la Bête). »

 

Propos recueillis par Sophie Furlaud

 

* Banc-titre : Le banc-titre ou banc d’animation est un appareil utilisé en animation mais également pour la reproduction de documents écrits, dessinés ou photographiques. Il est constitué d’une ou deux colonnes soutenant une caméra fonctionnant image par image.