Portrait – Marion Bulot par Axel Blandel

Le nom des Gobelins évoque tout de suite cette école formant des élèves aux métiers de l’animation. Pour Marion Bulot, diplômée en 2014, ce sont aussi ces créatures légendaires de petite taille, issues de contes médiévaux. Captivée par ces univers fantastiques où la nature et les animaux sont au même niveau que les humains, elle enrichit son imaginaire et ses réseaux sociaux de croquis et peintures représentant la faune et la flore de la campagne. En jonglant avec différentes techniques de dessins, Marion démontre à quel point on peut lier le réel et l’imaginaire.

Lorsqu’on est enfant et que l’on nous demande ce qu’on veut faire plus tard, on a tendance à citer des métiers qui sortent de l’ordinaire, comme astronaute ou pilote d’avion. En grandissant, on affine ses pensées et on comprend que tout cela n’est pas aussi simple. On devient pragmatique et on regarde les métiers pratiqués par les adultes que l’on côtoie, ou ceux dont nous parlent nos professeurs. Originaire du Mans, Marion est élevée par une mère soignante et un père menuiser. Passionnés par les arts et notamment le dessin, ils font découvrir à leurs enfants les bandes dessinées puis les films d’animation. Depuis l’instant où on lui a mis un crayon entre les doigts, Marion n’a jamais cessé de dessiner. Cette activité devient rapidement son passe-temps puis sa passion. Ses parents le remarquent et font tout pour entretenir cet élan. Très intéressée et ouverte sur le monde, notamment les sciences et la nature, Marion passe un Bac S. Mais petit à petit, elle se rend compte qu’il est possible de vivre en racontant des histoires par le dessin. Dès lors, elle comprend que c’est ça qu’elle veut faire. Être dessinatrice, c’est évoluer dans un secteur vivant, vibrant et qui lui parle. Grâce à l’animation, elle pourrait raconter des histoires et laisser vagabonder son imagination sans limite technique.

Ses parents, qui lui ont transmis leur sensibilité artistique, sont rassurés par l’obtention du Bac S. « Il fallait un plan de secours au cas où ça ne se passerait pas bien, si je m’aperçois que je n’aime pas ça. Quand on n’a pas grandi dans ce milieu, on pense c’est inaccessible, et on préfère anticiper au mieux ». De multiples problématiques surgissent alors : un déménagement à Nantes, puis à Paris, ainsi qu’un changement de vie. Heureusement elle peut compter sur le soutien de ses parents qui l’encouragent et l’aident dans cette aventure vers un monde inconnu pour eux. Malgré la peur, la motivation de leur fille les conforte dans leur choix de l’avoir laissée tenter sa chance.

Marion se forme à l’école Pivaut, puis aux Gobelins où elle apprend à polir son trait et où elle découvre le monde de l’animation. Pendant son cursus, elle réalise avec ses camarades de classe son film de fin d’études, Nébula, dans lequel on peut observer une petite fille rencontrer une créature extraordinaire dans la forêt, le tout dans un univers onirique et poétique, où la nature prend toute la place.

Cette nature est tout autant présente dans une majorité des dessins de Marion. Sur son compte Instagram, elle partage une multitude de représentations d’animaux de la forêt, à travers des dessins aux couleurs chaudes et à consonance automnale. Marion nous emporte dans un univers merveilleux, magique, où les animaux et les humains sont assez semblables. Pour prendre soin de soi, il faut souvent faire une pause et ne penser à rien. La nature et la forêt représentent, pour elle, le terrain propice pour cela. L’automne, c’est comme une pause où le temps se suspend. « La lumière de l’automne est unique, on ne la retrouve pas dans les autres saisons. J’adore travailler avec les couleurs chaudes qu’elle procure parce que c’est un éclairage de fin d’été, avec le ciel qui descend, les rayons du soleil sont rasants, ça met en valeur plein de nouvelles choses. L’automne ça dévoile des petites réalités qui rendent le paysage doré. » Et dessiner des animaux vient tout naturellement pour elle qui a fait son stage de 3ème chez un vétérinaire. « Les animaux sont très agréables à dessiner. Quand je dessine des humains, ils ont toujours un côté animal. » D’où la création d’hybrides, tout droit venus de son imagination.

Le genre fantastique, son préféré, est toujours omniprésent dans les productions de Marion. Sans doute tient-elle cela de son enfance où elle se plongeait dans les légendes et les bestiaires pour apprécier leurs histoires et apprécier les illustrations. Les animaux portent en eux une atmosphère légendaire qui fait rêver et voyager. Ils font parti de notre vie et elle veut les mettre en valeur, les montrer, leur faire honneur, les faire aimer, pour montrer que la nature est digne d’être défendue et protégée. 

« Quand je dessine, c’est un peu inconscient. Quand je me balade, je peux rester des heures sur un petit truc. Je ne pense pas à comment je vais le représenter, je dois le ressentir. Je ne suis pas sûre de digérer et d’avoir une image précise de ce que je veux montrer, avant de le dessiner. » Cela commence en général par un croquis, un brouillon très simple, esquissé rapidement dans un carnet, puis refermé quelque temps, le temps de laisser la graine germer. Car bien souvent, la réflexion est plus longue que l’exécution. Marion s’inspire des livres de contes et des manuscrits qu’elle parcourt, mais aussi des illustrations naturalistes de plantes, toutes plus détaillées les unes que les autres. « Ces influences, je les réinterprète graphiquement dans mes dessins car j’essaye de m’affranchir du réalisme. J’aime bien partir de détails sans être trop figurative. » 

Pour dessiner, elle privilégie l’encre et l’aquarelle pour repasser sur son premier trait très énergique. Cette phase d’épuration au pinceau la force à choisir un seul trait de crayon à papier présent sur le brouillon. Cependant, cette technique n’est pas sans risque. « En aquarelle les accidents arrivent très souvent, et on ne peut pas revenir en arrière. S’il y a une tâche, on ne peut plus l’enlever. » Marion a appris à travailler avec ces accidents et elle va les intégrer à son travail en faisant fonctionner son imagination. Les dessins sont ensuite scannés et retravaillés sur Photoshop pour ajuster des détails. Mais Marion essaye de plus en plus de laisser ses dessins tels quels, avec leurs défauts certes, mais aussi avec toute leur spontanéité. « Ce n’est pas facile à faire parce que je suis control freak, j’ai envie de tout maîtriser. Mais ça permet de lâcher prise, ça fait du bien. » Pour aussi rapprocher encore plus son art de la nature.

Marion va encore plus loin dans l’expérimentation en se muant en chimiste pour réaliser ses dessins. Pendant ses promenades, elle cueille des plantes, des baies, et récupère de la terre afin de fabriquer ses propres encres. Cela lui permet de se concentrer sur la couleur et de s’amuser à chercher des nouvelles possibilités. Marion joue les druides en mélangeant ses ingrédients dans son chaudron pour créer sa potion magique, jusqu’à trouver la bonne recette. Et comme Panoramix qui n’a pas trouvé la bonne formule dès le départ, le résultat n’est parfois pas celui espéré. Mais comme les accidents d’aquarelle, ce sont ces imprévus qui donnent des peintures aux couleurs uniques, des œuvres d’arts éphémères dont la couleur change avec le temps qui passe. 

Cette fantaisie, Marion ne peut se la permettre que pour ses propres ébauches qui ne nécessitent pas de deadline ou un rendu précis. Cependant, travailler en équipe l’enthousiasme tout autant. A sa sortie des Gobelins, elle apprend que le studio d’animation Bardel, basé à Vancouver, cherche des jeunes artistes pour travailler sur la série animée Jake et les pirates du pays imaginaire. Une expérience à l’étranger étant assez rare, elle saute sur l’occasion. Marion, qui s’est découvert un intérêt pour l’animation des effets spéciaux lors d’un stage au studio Cartoon Saloon puis sur la création de son film Nébula, postule et obtient un poste pour travailler sur les effet spéciaux 2D du projet. Pour elle, animer les effets spéciaux c’est animer « la nature et la magie. » Dessiner les éléments lui permet d’utiliser toute l’énergie de son trait, sans se brider, contrairement à l’animation d’un personnage. «J’adore animer des personnages mais je sens que je perds vite patience pour garder ce personnage au modèle. Sur l’animation des effets spéciaux, j’ai trouvé un côté plus impulsif et spontané dans le mouvement, plus graphique sur le motif. On se concentre moins sur la fidélité du modèle en le dessinant. Sur la série j’ai animé des vagues, des tempêtes. J’ai trouvé ça presque apaisant. »

De retour en France, Marion souhaite essayer d’autres métiers que peut proposer le secteur de l’animation. Sur le long métrage Un Homme est Mort d’Olivier Cossu, elle est dans l’équipe chargée de la création des décors. Puis elle enchaîne avec le film Les Hirondelles de Kaboul de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec, où cette fois elle dessinera des paysages plus proche du milieu urbain que du cadre naturel dont elle avait l’habitude. Sur ce film, la réalisatrice Eléa Gobbé-Mévellec prend le temps de bien expliquer le ton et les graphismes du long métrage. Car chaque projet a sa méthode, et il faut que toute l’équipe d’animateur·trice·s et décorateur·trice·s apprenne à la maîtriser.

Ces expériences, alternant entre série et film et entre dessin et 3D, enrichissent le savoir de Marion et lui permettent de se projeter sur la suite de sa carrière dans le dessin animé. « Ce qui est chouette avec l’animation, c’est qu’on découvre toujours quelque chose de nouveau. D’autres façons de raconter, de nouvelles techniques, des visuels novateurs, mais aussi des manières de travailler différentes. On progresse beaucoup auprès de ses collègues grâce aux échanges. On a toujours quelque chose à apprendre mais aussi à transmettre. C’est très vivant. »

Marion poursuit ce travail collaboratif en travaillant chez Les Armateurs pour développer l’univers graphique de Runes, une série fantastique se déroulant dans la Normandie du XIème siècle. On y suit le jeune Hugo, héritier caché du duc de Normandie, recherché par les seigneurs ennemis qui veulent le retrouver pour s’emparer du pouvoir. Sur Runes, Marion est à la fois autrice graphique et concept artist. Elle doit donc concevoir l’univers graphique dans lequel s’inscrira le travail des équipes de décoration et d’animation. Ce long travail de création d’univers a passionné Marion, toujours très à l’aise quand il s’agit d’inventer un cadre d’action.

Et c’est encore mieux quand elle peut y ajouter de la poésie et du contemplatif. C’est ce qu’elle va faire avec Sur la Route de Chrysopée, un jeu de rôle créé par son amie Morgane Reynier. Le synopsis du jeu indique clairement le ton de l’action. 

Un maître alchimiste envoie son disciple découvrir le Monde tout Autour, vaste espace où le vent est devenu l’instrument du progrès et de l’évolution. Tous les deux habités par une quête extraordinaire, ils progresseront ensemble malgré la distance et les aléas du voyage, vers l’obtention de fabuleux savoirs et, pourquoi pas, jusqu’aux portes de la mythique Chrysopée, la ville de la connaissance. 

Dans ce jeu de rôle, deux partenaires, l’un incarnant l’alchimiste et l’autre l’apprenti, vont s’échanger des lettres dans lesquelles ils vont inventer leur propre histoire, en fonction de ce qu’ils vont voir dans la vraie vie. Le jeu n’est là que pour stimuler l’imagination des joueurs et joueuses qui peuvent ainsi s’évader dans un monde qu’ils vont eux-mêmes créer, aidés par le cadre du jeu créés par Morgane.

Les deux créatrices se sont mise d’accord sur la façon d’illustrer ce système de jeu épistolaire, dans un récit fantastique. Bien que l’univers soit très détaillé et travaillé, il laisse libre à l’imagination et l’improvisation des joueurs, que ce soit par les textes de Morgane, où les illustrations de Marion. « Parfois, on a un peu un « syndrome de Tolkien ». On a envie de tout décrire, de tout inventer. Pour son jeu, Morgane a réussi à rentre un univers riche, poétique, tout en n’allant pas trop loin dans les détails, grâce au support de la lettre. Ce côté carnet de voyage me parlait beaucoup en terme de création graphique. »

Ce jeu s’inscrit dans tout ce qui définit la conception artistique de Marion : la poésie, le voyage, l’imagination.

Revenir à ses premiers amours est un objectif concret pour elle. Après avoir découvert le dessin grâce à la bande dessinée, Marion souhaiterait s’y lancer, dans un futur proche. Cela représenterait la découverte d’un nouveau métier où ses talents d’animatrice seraient moins utiles, mais où son trait puissant et détaillé trouvera toute sa plénitude. Ayant très souvent travaillé en équipe, Marion souhaite cette fois tenter l’aventure seule sur un projet, et se prouver à elle-même qu’elle peut y arriver. « Pour le moment je crois que je ne me l’autorise pas trop. C’est aussi de confiance en moi que je manque. Mais avec le temps ça ira mieux, j’y travaille. » Comme beaucoup d’artistes, Marion souffre du syndrome de l’imposteur. Elle passe beaucoup de temps à remettre sa place en question. « C’est important de se remettre en question dans le travail pour progresser. Mais il faut essayer de ne pas se mettre la pression au point de se déprécier, voire s’autocensurer, parce qu’on se ne sent pas assez compétent ou légitime. On est pas mal dans ce cas là, dont beaucoup de femmes. C’est important de se dire et de montrer aux autres que c’est normal de se faire une place, qu’on a le droit de se lancer, et on ne devrait pas remettre en cause ce droit, même si on fait des erreurs. On ne prend la place de personne. Le moteur pour créer c’est de faire ce qu’on aime, et ne pas laisser les autres nous faire croire qu’il faut être parfaite pour être légitime. » 

Un moteur qui, pour Marion, restera toujours renouvelable tant que notre nature que l’on connaît actuellement reste habitable, respectée et défendue.

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Marion Bulot est dessinatrice, concept artist et directrice artistique sur des films et séries d’animation. Diplômée de l’école Pivaut puis des Gobelins où elle a réalisé un stage chez Cartoon Saloon, elle s’est envolée pour Vancouver à peine diplômée pour travailler sur la série Jake et les Pirates du Pays Imaginaire. A son retour en France, elle rejoint Les Armateurs et travaille actuellement en tant que directrice artistique pour la série Runes. En parallèle, elle développe un projet de bande dessinée. Très ouverte, Marion aspire dans le futur à collaborer pour des jeux-vidéos, des clips, mais aussi à réaliser des illustrations pour des livres scientifiques… ou fantaisistes.