PORTRAIT CROISÉ DE MARION MONTAIGNE ET PIERRE VOLTO

PORTRAIT CROISÉ DE MARION MONTAIGNE ET PIERRE VOLTO

par Pauline Le Gall

Copyright photo « Vollmer-Lo » pour le portrait de Marion Montaigne 

Cette année, la bande-dessinée de Marion Montaigne Panique organique fête ses dix ans. Depuis trois ans, l’auteure de Tu mourras moins bête travaille avec le réalisateur Pierre Volto à son adaptation en long métrage. Ce voyage biologique au plus profond du corps d’un adolescent est devenu pour le couple le véhicule d’un récit d’aventure qui raconte la peur du changement à travers la puberté tardive de son protagoniste.

Du passage d’un dessin en 2D à une animation en 3D en passant par les financements, Marion Montaigne et Pierre Volto, actuellement en pleine réécriture de la quatrième version du scénario, sont revenus pour nous sur la genèse de Panique organique.

Marion Montaigne, vous êtes dessinatrice et Pierre Volto vous êtes réalisateur. Quels sont vos parcours respectifs ?

Marion Montaigne – Nous avons tous les deux étudié aux Gobelins à Paris il y a quinze ans. De mon côté, même si j’adorais les étapes du storyboard et de la recherche d’idées, je n’étais pas très attirée par l’animation. Je n’avais pas la patience nécessaire ! Je me suis donc dirigée vers l’illustration et j’ai commencé à travailler pour des magazines jeunesse. C’est là que je me suis lancée dans la bande dessinée avec un fort penchant pour la documentation scientifique et la biologie.

Pierre Volto – De mon côté, j’ai un parcours plus classique. En sortant des Gobelins, je suis resté dans l’animation avec l’envie de travailler dans les métiers qui touchaient à la réalisation et au storyboard. Mon mentor Serge Élissalde m’a mis le pied à l’étrier très tôt. J’avais à peine 25 ans quand il m’a proposé d’être son assistant réalisateur sur le long métrage U en 2004. Après cette expérience, j’ai rejoint le studio Normaal animation. Rapidement, on m’a proposé de réaliser la deuxième saison de Mandarine and Cow. Je suis resté sept ans dans ce studio.

Au bout d’un moment, j’ai senti que ce cycle se terminait. J’avais envie de faire quelque chose qui me correspondait vraiment et surtout de réaliser un long métrage. J’ai senti que c’était le moment de se lancer et de poursuivre mon envie d’adapter Panique organique.

Marion Montaigne – J’ai écrit Panique organique en 2007. Ce n’est pas mon best seller et en le relisant je lui trouve beaucoup de défauts. Depuis, j’ai continué mon chemin en BD et je suis revenue à l’animation en écrivant des scénarios pour Mandarine and Cow.

Pierre, qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter cette bande dessinée en particulier ?

Pierre Volto – J’ai vu qu’on pouvait en faire un film d’aventure vraiment drôle avec un univers original. Je commençais à avoir une bonne expérience de réalisateur qui m’a amené une petite réputation et je touchais des droits donc c’était le parfait moment pour se consacrer pleinement à ce projet.

Quelle est l’histoire de Panique organique ?

Marion Montaigne – C’est l’histoire d’un pré-adolescent qui est en retard sur sa puberté. Il est le dernier dans la classe et ça lui rend inaccessible une jeune fille qu’il aime beaucoup.

Un jour, il avale un petit jouet en forme de sous-marin qui était dans ses céréales. Des petites bactéries qui vivent dans son estomac vont s’en servir pour voyager dans le corps. Dans son organisme, chacun a sa fonction, personne ne déborde de son travail, de sa vie, de son milieu. Petit à petit ces bactéries vont se rendre compte que quelque chose cloche et que le cerveau de cet adolescent est pétrifié à l’idée de changer. Or le changement est nécessaire pour qu’il évolue et qu’il arrive à faire quelque chose de sa vie. L’histoire raconte ce moment où l’on se rend compte qu’il faut sortir de ses habitudes. Au début, on a la flemme, on ne se sent pas concerné. Et puis on se lance !

Quand on a vu que Pixar sortait Vice Versa on a eu peur de la redondance. Au moment de le voir, nous nous sommes rassurés. Il y a une grande nostalgie de l’enfance dans le film que nous n’avons absolument pas. À l’inverse nous voulons dire aux gens : ça fait peur, mais il faut avancer !

Comment avez-vous entamé le travail sur ce long métrage ?

Marion Montaigne – Il a d’abord fallu réfléchir à ce qui n’était pas résolu dans la bande dessinée. Ensuite, l’important était de donner une dimension plus profonde à l’histoire. Nous avons tous les deux mûri et nous nous posons beaucoup de questions sur ce moment charnière dans lequel se trouve le monde actuellement.

Pierre Volto – Au début, j’ai écrit tout seul pour poser les grandes lignes. Ensuite Marion relisait, on réfléchissait, elle démolissait ce que j’avais fait, on lançait de nouvelles pistes… Et je recommençais ! Nous avançions pas à pas.

Pendant six mois, nous avons travaillé de cette manière jusqu’à obtenir une première version de l’histoire. Avec cette ébauche, nous sommes allés voir la société de production Je suis bien content. Le producteur Marc Jousset finissait Avril et le Monde truqué. Il a trouvé que le film avait du potentiel.

Marc Jousset nous a rappelé en 2015 pour nous dire qu’il voulait travailler avec nous sur le film, mais qu’il n’était pas disponible tout de suite. Comme nous étions tous les deux sur d’autres projets, nous nous sommes mis d’accord pour l’attendre et ne pas aller voir quelqu’un d’autre. Puis, dès le début de l’année 2016, il nous a dit que l’on pouvait démarrer ensemble. À partir de ce moment, nous avons recommencé à travailler sur le scénario et à prendre rendez-vous dans les chaînes de télévision et les studios pour parler du projet.

L’été dernier, nous avons fait une première version du scénario pour pouvoir demander des aides. Nous avons eu l’aide au développement du CNC en décembre puis le Cartoon Movie en mars. Entre temps, nous avons continué à travailler sur le scénario dont nous entamons la quatrième version.

Vous avez choisi de faire le film en 3D. Pourquoi avoir opté pour la 3D et non la 2D ?

Marion Montaigne – Nous avons beaucoup réfléchi avec Marc Jousset à ces questions de 2D, 3D, de prise de vue extérieure… Nous avons décidé que la partie humaine serait en prise de vue réelle et que la partie à l’intérieur du corps serait animée en 3D.

Pierre Volto – Tous les premiers contacts que nous avons eu avec d’éventuels partenaires financiers nous ont dit clairement que pour un film d’aventure, familial, la 3D était obligatoire. À nous désormais d’être malins avec cette contrainte.

Ce ne sera pas une 3D très réaliste, on sera dans un côté « stop motion ». Beaucoup de gens nous disent que l’on va perdre le dessin de Marion. Ce n’est pas un choix par défaut, ce sera cohérent et le contraste sera moins violent avec les scènes en prise de vue réelle.

Il y a une vraie tradition de la 2D en France…

Pierre Volto – Il y a une grande école française de la 2D, c’est une niche d’auteurs. On a des films comme La tortue rouge, Tout en haut du monde ou Ernest & Célestine… Il y a une grande diversité en France, c’est unique et c’est très important.

Cela dit, on sort d’une année noire pour l’animation française. Beaucoup de films ont fait de mauvais scores au box-office. On ne sait pas vraiment vendre ces longs métrages, les gens ne savent pas si c’est pour eux ou non. Quand des films visent à faire du public et que ce n’est pas le cas, ce n’est pas évident d’en monter d’autres derrière.

Marion est-ce que l’expérience de Tu mourras moins bête, série d’animation diffusée sur Arte et adaptée de la bande-dessinée du même nom, vous sert sur ce projet ?

Marion Montaigne – Ce sont deux choses totalement différentes ! Arte voulait quelque chose de très fidèle, une retranscription de la BD qui reprendrait les mêmes gags. La différence majeure, c’est que Tu mourras moins bête est parfaite pour un format court, où l’on peut passer d’un sujet à l’autre. Pour Panique organique il faut construire tout un récit, sur la longueur.

Parfois, les gens me demandent pourquoi je n’ai pas réalisé la série moi-même. Pour moi, c’est un métier très différent ! Je ne sais plus vraiment le faire. Je me sens moins passionnée par l’aspect cinématographique et structurel, par la gestion d’équipe. Je préfère chercher des gags !

Est-ce que vous avez rencontré des difficultés majeures pour le moment ?

Pierre Volto – On peut dire qu’on est en plein dans les difficultés ! C’est un processus très long et nous voyons les mois passer. Actuellement, nous essayons de signer une convention de développement et ça prend beaucoup de temps. Il y a de l’enthousiasme autour du film mais on reste encore dans le flou.

Nous attendions une aide du CNC en mai mais nous avons été ajournés et nous devons reprendre le dossier. Tout le monde nous avait prévenu que ces délais faisaient partie du processus normal, mais à vivre au jour le jour, c’est parfois pénible !

Quelles sont les prochaines étapes ?

Pierre Volto – Il nous faut un financement pour le scénario et pour le pilote. Comme nous le faisons en 3D, il va y avoir un gros travail de développement pour modéliser les personnages et l’univers.

Marion Montaigne – Je finis une bande-dessinée sur Thomas Pesquet cet été et à la rentrée nous allons recommencer à plancher sur le scénario.

Pierre Volto – Nous entrons dans cette période qui peut durer un ans comme cinq ans, où il faut trouver de l’argent pour faire le film ! Comme une partie de Panique organique sera en prise réelle, cela va alléger le coût du film et nous permettre de rester dans un budget raisonnable.

Marion, vous faites partie du collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme. Ressentez-vous ce sexisme dans l’animation ?

Marion Montaigne – Dans l’animation je ne peux pas trop dire, mais dans la bande-dessinée ça s’améliore quand on devient bankable ! Je ne suis pas la plus loquace dans le collectif, mais je sais qu’il est important de faire partie du paysage. Quand je vais à la radio, je me dis qu’il y a peut-être une adolescente qui écoute et qui va savoir que c’est possible d’être auteure de BD. La représentation c’est très important.

Pierre Volto – J’était aux Gobelins récemment et j’ai pu voir sur le trombinoscope que la tendance s’est complètement inversée. À notre époque, on était une majorité écrasante d’hommes mais ça a changé deux ou trois ans après qu’on soit sortis. Maintenant, c’est beaucoup plus équilibré. Aux endroits où j’ai travaillé, j’ai remarqué que plus il y a de jeunes, plus l’équipe est mixte. Les choses ont changé !