Célia Sayaphoum par Cheyenne Canaud-Wallays




À l’occasion de ce portrait audio, on part à la rencontre de Célia Sayaphoum. Elle est sound designer/monteuse son et a remporté en 2018 un Emile Award du « Best Sound Design » pour son travail sur la série
Athleticus. Dans cette interview elle va nous parler de sa profession, de son parcours et de la place des femmes dans l’industrie du son.

 




 


Peux-tu nous parler un peu de toi ? Quel est ton travail dans la vie ?

Je m’appelle Célia Sayaphoum, j’ai 27 ans et je suis Sound designer/Monteuse son, passionnée d’animation, de musique, d’enregistrements, curieuse de découvrir plein de choses.
    

Le sound design, c’est quoi ? Ce métier, comment l’as-tu découvert ? Parce qu’on n’a pas forcément l’idée de devenir sound designeuse, ce n’est pas un métier qu’on connaît très très bien je pense. Comment tu l’as choisi ?

Le sound design, c’est créer une bande sonore pour des contenus visuels ou juste audio, à mi-chemin entre le bruitage et la musique, à l’aide d’outils numériques et d’enregistrements. Selon les projets, on doit suivre un cahier des charges très précis et parfois, on est libres de suivre nos propres idées et de proposer des choses plus personnelles. 

Au début, je voulais devenir œnologue ou interprète anglais/français. Rien à voir… ! Sinon, j’aimais jouer de la guitare mais c’était surtout un défouloir et je faisais tout le temps du bruit chez moi.

Puis, ma grande sœur m’a montré une vidéo d’un sound designer qui s’appelle Diego Stocco en me disant : « Regarde ça, si tu veux faire du bruit, lui c’est son métier! » Ça m’a toujours marqué et après j’ai continué mes recherches pour devenir sound designeuse et monteuse son. 
    

Peux-tu nous parler un peu de ton parcours et des différents projets sur lesquels tu as travaillé ?

J’ai obtenu un bac européen littéraire, puis j’ai orienté mes études supérieures vers le son dans une école d’audiovisuel, L’idem, à Perpignan pendant 3 ans. Puis j’ai fait des stages et j’ai pu aller à Paris rencontrer les studios Chez Jean qui m’ont présenté Emmanuel Rebaudengo et William Jame, deux sound designers qui m’ont formée et transmis leur passion et leur amour du son. Puis, nous avons intégré Badje Auditoriums, une sacrée équipe qui a accepté mes bruits et mon désordre dans le studio ! Aujourd’hui je suis monteuse son / sound designer à mon compte.

J’ai commencé à travailler sur des films publicitaires, des films institutionnels, du documentaire et des courts métrages. On m’a proposé de plus en plus de projets d’animation, de la série animée et j’ai vite remarqué que c’est ce que je préfère. Je viens de terminer sur la série Grosha et Mr. B, très cartoon, et en ce moment je travaille sur la 2ème saison de Handico

Pourquoi as-tu choisi de faire du son pour l’animation ? En général, à quelle étape interviens-tu dans le processus de création d’un projet ?

L’animation est mon terrain de jeu favori. Je n’aime pas trop la demi-mesure ; j’aime les choses assumées et l’animation permet ce genre de partis-pris. J’adore entrer dans l’univers des réalisateurs que je rencontre. Je trouve qu’il y a un vrai échange entre l’image et le son. Je suis très admirative des illustrateurs, des animateurs, c’est une source d’inspiration infinie ! Et l’animation permet la création d’univers uniques, on peut vraiment renverser les codes et se détacher de tout ce qui est réaliste et se permettre de la fantaisie, être barré sans trop se prendre au sérieux, sans trop intellectualiser le tout.

J’interviens au stade des animatiques (esquisses de l’animation) pour donner une idée globale du rythme, puis une fois que l’animation est terminée ou quasiment terminée je peux entamer la phase de montage son. En général, si j’ai le temps et la possibilité, j’organise une session d’enregistrement pour faire quelques bruitages en amont.      

J’ai vu que tu as remporté un Emile Award du « Best Sound Design in a TV/Broadcast Production » en 2018 pour la série Athleticus. Bravo, quelle reconnaissance !

C’était super ! Une vraie surprise !          

J’étais au Laos avec ma grand-mère lorsque j’ai appris la nouvelle je lui ai dit : MAMIE je suis nommée à une cérémonie qui s’appelle les EMILE AWARDS à Lille ! Elle rigolait car elle se disait « Maaais oui, mais oui, ces intermittents du spectacle qui font leur cinéma ! » Mais en lui envoyant la photo elle était ravie, même si je pense qu’elle a toujours eu une idée abstraite de mon métier.

 


Comment as-tu trouvé les voix pour les animaux ? Peux-tu nous parler un peu de ton travail sur cette série, ton niveau de liberté, tes contraintes… Est-ce que ce prix t’a apporté de nouvelles opportunités ? Qu’est-ce que ça a déclenché chez toi ?

Athleticus, c’est ma première série. Remporter ce prix, symboliquement ça m’a donné beaucoup de courage et j’ai vraiment aimé travailler avec Nicolas Deveaux. On a beaucoup échangé pour élaborer la charte sonore de son bestiaire et ensuite, il m’a laissé une grande liberté.

Les voix pour les animaux, c’était au début assez simple et évident dans le sens où je faisais en fonction de l’image : voici un éléphant : « eh bien hop son d’éléphant ». Mais on a tout de suite abandonné l’approche trop documentaire, vu les situations dans lesquelles se trouvaient les animaux. Le bestiaire de Nicolas est très trèèès expressif. Donc il a fallu tricher. Donc imaginer et exagérer les émotions des animaux. Par exemple, il y a un macareux dans la saison 2, c’est ma perruche Yago que j’ai enregistré car je trouvais que son caractère de petit chef collait parfaitement… mais ce n’est pas du tout réaliste car on veut servir la narration et faire sourire, provoquer des réactions.

 


Comment perçois-tu le son dans la vie de tous les jours ?

Je me dis que chaque personne a sa bande sonore originale. Par exemple, ça commence par la sonnerie de son réveil, qu’on retarde, une ou deux fois – l’ébullition de l’eau dans la cafetière – on vérifie ses mails – on y répond – on prend le métro – on écoute sa chanson préférée…            

Le son au quotidien surtout dans Paris, je le trouve bruyant, donc il y a aussi des moments où on y prête plus ou moins attention, on est dans sa bulle et on rêvasse.    

Il m’arrive souvent de sonoriser à la bouche mes actions. Ce qui peut agacer mon entourage. Ou parfois des sons me font rire, heureusement que mon compagnon travaille dans le son également, il n’est pas dans le jugement. 😉

Comment trouves-tu l’inspiration ? Est-ce que tu as un environnement spécifique qui t’aide à créer ?

Ça dépend des projets. Parfois, ça me semble évident et j’arrive à être efficace. Mais lorsque je tourne en rond dans ma tête et ça peut durer très longtemps, ça me fait souvent angoisser et j’en viens à culpabiliser. Mais après une période de recherches et/ou de pause, le déclic arrive et là difficile de m’arrêter et c’est un moment très chouette. Cette période de recherche, elle est hyper importante et précieuse pour moi. Ça paraît évident mais j’ai besoin d’être au calme, parfois je fais des brouillons pour créer des matières qui m’inspirent, puis j’enregistre différents objets / instruments, c’est au cas par cas, puis j’écoute plein de choses, je vais rechercher des références quand j’ai vraiment le syndrome de la page blanche.

Pour toi, qu’est-ce qui est le plus enrichissant dans ce que tu fais ? Est-ce que tu as un « rêve d’enregistrement » ? (Sujet, contexte, collaboration particulière, autre…)

Ce que je préfère, c’est la phase de recherche, d’enregistrements, grâce à des instruments de musique, des logiciels, c’est passionnant ! J’adore prendre des sons comme on peut prendre des photos, ça sert de souvenirs que j’ai envie de partager ; c’est un moyen d’expression très fort. Je ne suis pas une grande gueule et je dois dire que le son me permet de m’émanciper en tant que personne et montrer ma vision des choses.

Si on parle de rêve d’enregistrement… ce serait grimper dans une machine à remonter dans le temps et enregistrer des dinosaures, ce serait génial ! Mais bon, c’est peut-être pas réalisable tout de suite ! Ou sinon ce serait de faire une collaboration avec ma grande sœur Léna Sayaphoum qui est illustratrice sur Vancouver, à vrai dire, ça c’est carrément possible ! En long terme et projet de vie, c’est de continuer de voyager et de mettre à jour un carnet de bord sonore. Ou de proposer des ateliers sonores pour enfants, ça me plairait bien.


Sur
ton site, tu as une partie blog, où tu partages avec nous des artistes qui t’inspirent. Pour chacun d’eux, tu définis un style. Tu utilises aussi bien des termes simples – mais précis – que très techniques et j’ai trouvé ça hyper intéressant de lire tes descriptions sur leur travail. Si tu devais te présenter sur ton blog, comment définirais-tu ton style à toi ?

Je suis ravie si tu as apprécié lire mes petits billets ! J’aime bien partager ces travaux car ils méritent vraiment d’être écoutés. Difficile de faire cet exercice sur moi-même… je dirai artisanal, spontané, qui garde son âme d’enfant.

Est-ce que tu as une spécialité ? Je veux dire par là, des outils et/ou matériels favoris dans ton processus de création ? Quels logiciels/plugins utilises-tu ?

Pour le montage son, j’utilise le logiciel Protools, un logiciel très utilisé dans la post production son. Ensuite, j’aime utiliser la technique du « sampling » qui consiste à découper des sons et les mettre sur les touches d’un clavier pour les déclencher à l’image, les empiler, un peu comme si je jouais à un jeu vidéo. Pour ça, j’utilise l’instrument Kontakt de chez Native Instrument. J’adore aussi prendre plein d’objets et des instruments de musique, enregistrer de courtes manipulations de ces derniers et les combiner, j’adore utiliser les codes du bruitage quand j’ai le temps.

Le milieu du son c’est comment, c’est un milieu qui est genré ? Sexiste ?

De mon expérience, j’ai croisé peu de femmes mais celles que je connais sont très respectées et au contraire, les réactions sont positives. J’entends souvent : « Ça fait plaisir de voir une femme dans les studios ! » Cette phrase est un poil agaçant car, encore une fois, on s’attarde plus à un genre qu’à la maitrise d’une profession.       

Dans n’importe quel métier, il peut y avoir du sexisme. Mais c’est encore une fois du cas par cas. On peut tomber sur des personnes qui ont des soucis d’ego et ce peu importe le sexe. Pour ma part, personne n’a jamais jugé la qualité de mon travail par rapport à mon genre. Au contraire, j’ai l’impression que dans le son on s’attarde sur le savoir-faire d’une personne, homme ou femme. C’est très rassurant.            

Les seules remarques que j’ai pu entendre qui m’ont fait grincer des dents, c’est : « Ah c’est toi qui enregistres ? Ah c’est toi qui fais le sound design ? » À vrai dire c’était plus souvent de la maladresse que de la méchanceté.      

Donc, majoritairement, c’est quand même un milieu masculin. Mais comme je le disais, on est plus souvent confronté à des soucis d’égo que de sexisme car si tu es bien dans tes baskets et que tu fais ton métier avec passion, on ne t’embête pas. On ne peut que te respecter.   

 
As-tu déjà eu le sentiment d’être bridée dans ton travail ou dans tes opportunités parce que tu es une femme ?

Le fait d’être une femme ne m’a jamais posé problème, j’avais plus du mal à être crédible par rapport à mon âge qui sous-entendait un manque d’expérience, ce qui semble évident. On a pu plusieurs fois me prendre pour une stagiaire. Mais il a fallu que j’apprenne à me mettre en avant, chose assez difficile quand on est plutôt discrète. 

Est-ce qu’il y a beaucoup de femmes qui font le même métier que toi ? Peux-tu nous partager ton avis sur le positionnement des femmes dans l’industrie du son ?

Oui beaucoup de femmes font du montage son et du sound design ; je pense simplement qu’elles ne sont pas autant médiatisées que les hommes. Ce qui est vraiment nul. SoundGirls.org par exemple est un site qui présente de nombreux profils de femmes dans l’industrie du son.    

Le plus compliqué c’est sûrement dans le milieu du spectacle où on doit faire face à du machisme maladroit… du genre : « Ohla, soulève pas ça c’est trop lourd pour toi ! » Une ingénieure / technicienne du son anglaise, Kim Watson a été confrontée à cette situation et son mentor lui a dit : « You lift with your mind not your muscles. »  Ce genre de phrase donne du courage.

 Il y aura toujours des personnes qui auront des remarques misogynes, mais de nos jours, le métier se montre professionnel et soutient les femmes. Elles sont très respectées à juste titre car compétentes, passionnées et inspirantes. Il faut s’accrocher car c’est un milieu très compétitif, il y a beaucoup de monde, hommes et femmes, qui exercent ce métier. Et chacun à son mot à dire. Aujourd’hui la question du genre ne devrait plus être un critère de choix.

Est-ce que tu as des conseils ou des leçons que tes années de travail t’ont apportés que tu aimerais partager ? Un dernier mot ?

C’est un travail qu’il faut faire consciencieusement sans trop se prendre au sérieux. Rester curieux, toujours se remettre en question et chercher l’inspiration, se faire violence quand on a la sensation de stagner. On ne peut pas plaire à tout le monde mais ce n’est pas pour ça que notre travail n’est pas de qualité.           

Il me reste plein de choses à découvrir et à enregistrer. Donc merci de m’avoir donné l’occasion de faire ce témoignage, comme un « check point » de parcours.               

Et pour terminer je citerai quelques consœurs dont je recommande le travail :                 
Fanny Bricoteau (Monteuse son/Sound Designer), Marie Doyeux (ex Mixeuse/Monteuse son/Sound Designer qui aujourd’hui a fondé son projet De Vive Écoute), Claire André (Bruiteuse), Pauline Freche (Sound designer chez Gameloft), Anne Pascale (Ingénieure son) , Aurélie Raoût Ingénieure son/Sound designer et Violette Libaut (Directrice, Réalisatrice et Ingénieur son chez Rosalie).

Ça y est, c’est la fin de cette interview. Célia je te souhaite une très bonne continuation et merci beaucoup pour ton temps et ton partage !

 

 

 

 

Une interview menée par Cheyenne Canaud-Wallays
www.cheyennecw.com