Du livre à l’écran : trouver la voix, traduire le rythme en animation


 

L’épidémie du Covid-19 a tout fait ralentir et le monde de la culture a commencé a envisagé de nouvelles pistes pour le monde d’après… Il y a quelques mois, cette question de la lenteur et de la consommation était au cœur même d’une table ronde au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse. Retour sur un sujet plus que jamais d’actualité !

 


Dans un monde de plus en plus rapide, les enfants comme les adultes sont assaillis d’informations et de contenus. Et si une des réponses au zapping était de ralentir ? De prendre le temps, tant dans les méthodes de fabrication que dans les modes de consommation. L’occasion de s’interroger sur le rythme des contenus animés. Et d’explorer les articulations entre univers littéraires et adaptations animées.

Voici en substance le thème de la rencontre et des échanges de Marie Desplechin (auteure), Chantal Peten (illustratrice et réalisatrice), Jean-Christophe Roger (réalisateur) et Chloé Sastre (directrice d’écriture et scénariste). Marie Desplechin est une auteure prolifique reconnue qui a vu sa série Le journal d’Aurore adaptée au cinéma en 2016 et qui a également travaillé avec Florence Miailhe sur le film La traversée, film qui possède un rythme original en animation. Chantal Peten est publiée en français et en néerlandais et se lance dans une carrière de réalisatrice avec Juliette & Jules une série née de son carnet à dessins. Jean-Christophe Roger a notamment réalisé la série Ernest et Célestine, la collection ainsi qu’Allez, raconte de Trondheim en film et en série. Il développe actuellement Les enfants zéro déchet en série d’animation et anime régulièrement des masterclasses afin de faire partager son expérience dans l’adaptation. Chloé Sastre, quant à elle, a travaillé sur les adaptations de Tom Sawyer, Heidi ou encore Les souvenirs de Mamette

L’adaptation d’œuvres littéraires à l’écran est un travail de longue haleine, qui nécessite recherches et expérimentations afin de trouver le ton et le rythme adaptés tout en respectant l’esprit de l’œuvre originale et en satisfaisant les attentes des diffuseurs. Une fabrication lente qui peut paraître paradoxale à l’heure où les propositions de contenus, de formats et les canaux de diffusion se multiplient, la chronologie des médias disparaissant pour laisser place à une consommation immédiate (le replay ou les plateformes). Se repérer dans un paysage aussi foisonnant d’œuvres peut être un exercice vertigineux.

Selon Marie Desplechin, le risque est de laisser les enfants seuls maîtres de leur temps devant l’écran. L’actualité culturelle offre constamment la preuve que le livre n’occupe plus nécessairement la première place, mais s’inscrit dans un système multimédiatique dans lequel genres, supports et modes d’expression se complètent et se nourrissent mutuellement dans une stimulante interaction.

Dans la narration, comme l’exprime Chantal Peten, le rythme et le temps qui passe dans la série Juliette & Jules vise « à montrer aux enfants qu’il convient de s’attacher au moment présent, à la contemplation et à la lenteur ». La crainte des diffuseurs et même des professionnels du secteur est parfois de voir associé lenteur et ennuyeux. Comme le confirme Chloé Sastre, « c’est une vraie démarche artistique que de prendre le temps de raconter, d’avoir la patience de le faire et de refuser le gag de chaque fin de scène et la relance perpétuelle du récit. » Ce fut son défi sur Les souvenirs de Mamette

Chantal Peten – Juliette & Jules

Cette question du temps est essentielle, « les enfants, aujourd’hui, n’arrivent pas à rester concentrés 1 heure et demie devant un film traditionnel ». Marie Desplechin insiste sur ce travail que l’on doit refaire avec eux, de savoir « se poser » et regarder un film ensemble. Ce travail se rapproche de celui du livre, les lectures à voix haute et du temps partagé ensemble face à une œuvre, qui est essentiel pour les pousser à redécouvrir l’émotion du grand écran et ne pas les laisser consommer, zapper, entrer et sortir d’un programme sans place à l’émotion. Ce phénomène est rendu d’autant plus fort que les enfants ont accès à des multi-écrans et ont tendance à faire plusieurs choses en même temps. L’expérience de la salle et donc du programme en commun est donc tout à fait intéressante à remettre en place pour contrer cette consommation frénétique de formats variés sur les différents supports actuels. 

Réinventer la « consommation » d’images implique de réinventer les images que l’on donne à voir ! L’engagement des artistes et des réalisateurs est de ce point de vue vraiment complexe : il s’agit de faire vite pour respecter les injonctions de production, tout en proposant une œuvre qui aura été pensée et réalisée correctement et de fait lentement à chaque étape pour offrir le meilleur aux spectateurs. L’épidémie du Covid-19 nous a montré par exemple que les diffuseurs sont à l’écoute et savent adapter leurs grilles aux besoins des jeunes spectateurs, s’adapter à la fermeture des salles de cinéma et au confinement en proposant de nouveaux contenus pour accompagner les élèves de primaire, collège ou lycée. De nombreux studios ont également accompagné le confinement en proposant des séries sur la plateforme YouTube, ce qui peut s’avérer une parade de distribution et un vecteur de découvertes pour les jeunes spectateurs et les parents.

Prendre le temps de lire un livre, de faire réagir les enfants ; tout comme prendre le temps de s’interroger sur une histoire et de discuter de son contenu doit guider les parents aujourd’hui. Pour Marie Desplechin, « il ne faut pas forcément tout attendre des parents, mais interpeler les structures publiques, écoles ou médiathèques qui mènent avec les choix de livres une entreprise qui ne favorise pas du tout l’amour du livre. » L’enseignement du théâtre et du cinéma à l’école pourrait être une idée pour amener les jeunes spectateurs à percevoir l’originalité d’une histoire et surtout faire partager des expériences.

Jean-Christophe Roger – Ernest et Célestine, la collection

Pouvoir prendre le temps d’installer les personnages, les actions et la narration sont essentielles. Jean-Christophe Roger essaie d’ailleurs de faire évoluer sur ces différents projets les attentes des distributeurs. Il convient en effet que les chaînes et les distributeurs changent de point de vue et oublient leurs présupposés sur les attentes des jeunes spectateurs. Si le rythme est différent, mais que les personnages et l’histoire accrochent, les spectateurs sont captivés et le restent jusqu’à la fin !

Chloé Sastre lutte de la même façon, car il faut convaincre les diffuseurs qui ont l’habitude de programmes plus rapides. Il faut être suffisamment armé pour les rassurer et leur démontrer qu’une histoire forte peut suffire. Les choix musicaux et la bande son sont également essentiels. Dans Ernest et Célestine, le musicien a été intégré très tôt et a fortement déterminé le rythme des scènes. 

Chantal Peten & Chloé Sastre

Transcrire l’émotion du personnage dans le rythme de l’animation est capital comme le confirme Chloé Sastre sur Les souvenirs de Mamette. Les scénarios se sont frottés à de nombreuses difficultés : la lenteur devant coller au personnage, la cible étant très jeune mais l’histoire et les personnages pas si lisses. C’était un défi et la « lenteur » a finalement été bien acceptée et la série est riche d’émotions et de décors. Pour Tom Sawyer, l’idée était de profiter des personnages et d’éviter de toujours leur faire faire quelque chose, avec cette idée préconçue qu’on risque le zapping quand le personnage s’arrête quelques secondes ! Ce travail a été une véritable lutte. Chloé voulait absolument éviter de voir des personnages qui bougent tout le temps, ce qui n’avait pas forcément de sens ! 

Faire l’éloge de la lenteur dans les studios d’animation, chez les scénaristes et chez les boardeurs est une gageure ! Par exemple, prendre le parti de faire vivre les décors est une proposition intéressante : elle permet de créer un univers riche, fourmillant et donc vivant, tout en évitant de plaquer aux personnages des actions factices dont on pourrait croire qu’elles amènent une sensation de mouvement, en réalité trompeuse.

Par Valériane Cariou